Bibliothèque de Dwimmia

La montagne de Dwimmia abrite l'un des secrets les mieux gardés de Délos... Seul quelques heureux élus étrangers à la montagne ont pu y être initié et n'ont plus jamais voulu la quitter.
 
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 Contes de Xyriel

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Xyriel
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MessageSujet: Contes de Xyriel   Mer 16 Avr - 22:30

Vous trouverez, dans ce bouquin, tous les textes écrits par ma propre personne, Xyriel Lundemiel. Les Êtres vieilliront, mourront, retourneront à la poussière, mais ces récits perceront les siècles et les millénaires tant et aussi longtemps que Thessalie sera.


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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Mer 16 Avr - 22:30

Ça y est, Maman, j'y suis.

J'y suis enfin arrivé, enfin parvenu. Le point de rupture, mon point de rupture. Je ne pourrais aller plus loin, c'en est devenu trop douloureux. Je n'y peux rien, je n'en peux plus. Tu sais, lors de mon premier voyage, j'ai vu beaucoup de choses, des choses que je ne veux pas me souvenir, revoir ou même sentir à travers même de mon âme. Des choses atroces, que je ne souhaiterais à personne, mais pourtant, elles arrivent. Elles arrivent, elles viennent, entrent en nous et, comme des enfants méchants et sadiques qui cassent les bien d'un enfant plus faible et plus miséreux qu'eux, et qui brisent les souvenirs comme l'âme, l'âme comme le corps, le corps comme la vie. Tu m'as vu rentré, le soir de mon retour, sourire aux lèvres, alors que je ne voulais qu'hurler ma peine et ma douleur. Tu m'as vu vaquer à mes occupations habituelles, alors que je ne voulais ni en faire parti, ni en faire d'autre, ni même vivre. Tu m'as vu fort alors que je n'étais que faiblesse, tu m'as vu joyeux alors que je n'étais que malheureux et tu m'as vu mordre la vie à pleines dents alors que j'avais de la difficulté à déglutir et avaler le morceau. Tu m'as vu vivre alors que ce soir-là, dans une sombre ruelle de la ville, j'y perdu ma vie.

J'ai néanmoins continué à vaquer, à tourner en rond et tenter de refaire mes pas parmi cette civilisation. Toutefois, je n'ai pas pu, j'ai failli et comme, encore une fois, tu le sais déjà, je suis reparti en voyage. Cette fois, à mon retour, bien que quelques années avaient déjà passées depuis le premier voyage, j'ai repris un semblant de mon ancienne vie. J'y ai rencontré, quelqu'un, une fille, qui a fait renaître l'espoir. L'espoir de ressentir encore une fois des sentiments, de vivre normalement, comme tous les jeunes de mon âge. Détrompe-toi, je n'ai pas connu l'Amour, mais bien l'Amitié. Enfin, une personne était prête à m'écouter parler de tout et de rien, elle était même prête à essayer de me comprendre. Je n'ai vu en elle que de bonté, générosité et tendresse. Je voulais m'adresser à elle comme je le fais avec cette moitié de moi qui n'attend qu'à m'écouter alors que l'autre est incapable de lui parler, à elle. Elle me parlait comme personne avant ne l'avait fait. Certes, j'ai déjà eu des amis, beaucoup même, mais jamais personne ne m'avait parlé comme elle le faisait. Jamais personne ne m'avait donné autant de son temps, pas même toi et encore moins Père. Puis, ayant très certainement retrouvé ce qu'elle cherchait, qui je soupçonne être du réconfort à l'idée d'avoir pu aider quelqu'un d'autre qu'elle-même, elle m'a délaissé, comme un vulgaire jouet qu'un enfant laisse tomber, las de s'amuser avec. Elle m'a laissé tomber sans que je ne puisse rien faire. Elle est partie, brutalement, comme l'a fait ma vie dans cette petite rue mal éclairée. Ça m'a fait mal, très mal, même. Mal à un point tel que j'en ai ressenti de la honte et du chagrin. Honte, d'avoir pu me laisser si vilement berné. Misère, de rester seul. Seul comme je l'ai toujours été. C'est ainsi que, le cœur brisé, je me suis mis de nouveau en route vers une nouvelle destination.

Cette nouvelle destination, plus sombre que les autres, plus obscure, m'a fait autant de bien que de mal. Le bien, celui qu'on ressent lorsqu'on est accepté. Le mal, celui que l'on vit quand il ne nous reste plus rien. En effet, il ne me restait plus rien, sauf un corps décharné et violé et une âme morte et en peine.

J'en suis revenu, non sans marques et blessure. J'en suis revenu et c'est à partir de ce moment que j'ai commencé à vous haïr cordialement, toi et Père. Jamais je ne vous ai aimé, jamais je n'ai ressenti une once de chaleur en vous regardant. Pourtant, le mépris a laissé place à une haine sans borne. Jamais je ne pourrais vous dire à quel point je vous ai détesté, car aucun mot ne suffisent à assouvir la vengeance dont je ressens le besoin. Même les pensées ne suffisent pas. Je voudrais dire que vous pourriez vous rattrapez, que vous en avez la capacité, mais ce n'est malheureusement pas le cas. Jamais vous ne pourrez me rembourser ces années où j'ai outrageusement fait irruption dans votre vie. Jamais vous ne pourrez me faire plaisir, car vous n'avez même tenté de le faire, mais surtout car je ne le veux même pas, je ne le veux même plus. J'ai longtemps souhaité que la situation se rétablisse entre nous, mais je sais maintenant que ce souhait ne sera jamais réalisé. C'est pourquoi j'ai décidé de faire un autre voyage. Eh oui, encore un! Un voyage pour essayer de perdre toutes ces mémoires que j'ai acquiert au cours de ma vie. Un dernier voyage pour pouvoir essayé de comprendre ce que c'est que partir et ne plus jamais revenir. Car non, je ne reviendrai pas, et parmi toutes ces promesses que j'ai déjà faites auparavant, ces promesses brisées, c'est celle que je souhaite garder le plus longtemps possible intacte et j'en ai trouvé le moyen. Alors, je ne vous souhaite même pas de bien vivre votre vie, ni même dire adieu, car je ne vous souhaite même pas de vous rendre devant lui. En fait, je ne vous souhaite absolument rien. Rien, sauf peut-être des félicitations. Félicitations, vous avez brisé la vie de votre propre fils.

********

Dans une nuit déjà obscure, dans une chambre dont la lumière tamisée illumine quelque peu une rue plongée dans les ténèbres. Un jeune homme hâve laisse entrevoir un tuyau métallique. Puis, quelques secondes avant que des chiens se mettent à aboyer dans la Nuit, un terrible détonement retentit.
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Mer 16 Avr - 22:49

À Éléannor,

Mon Aimée, Mon Cœur, cela fait bien longtemps que tu es partie. Bon gré mal gré, la vie ici a continué son cours, minute après minute, nuit après nuit, printemps après printemps, année après année. Bien que parfois elle paraissait aussi légère qu'un coquelicot fraîchement cueilli au petit matin, la vie, ou plutôt ma vie, a sombré, après ton départ, dans une mélancolie inexplicable, dans une sombre et morne torpeur.

Je t'écris, après toutes ces années, pour t'annoncer une nouvelle qui me fait mal à t'annoncer, une nouvelle consternante et atterrante, une nouvelle qui fait monter des larmes aux yeux de vieil homme que je suis devenu. C'est avec bien plus que de la tristesse que je t'annonce, en cette chaude et humide soirée de juillet, que Sebastian, ton frère bien-aimé, a trépassé hier alors que le Soleil commençait à laisser place à l'Astre blême de la Nuit. En effet, la charpente de son étable a cédé sous le poids de l'âge et l'a entraîné dans le chemin tortueux de la Mort.

Cette nouvelle me déchire le cœur, car je sais qu'elle va être bien plus douloureuse pour toi à apprendre. Je me rappelle les moments de pur bonheur que nous passions en sa présence. Je me rappelle ces journées de printemps que nous passions à rester couchés dans l'herbe folle et à manger ces baies sauvages propres à aux belles contrées de notre Louisiane adorée, je me rappelle nos promenades à dos de cheval que nous faisions avec tant d'entrain et de joie, des journées entières passées à cueillir des coquelicots, tes fleurs favorites, et à jouer avec Rabastan, mon grand chien de loup. Je me rappelle aussi des journées d'hiver que l'on passait près du foyer de votre maison où, lorsque l'occasion se présentait, nous regardions tomber le peu de neige que nous avions la chance de recevoir cette année-là en buvant un café qui revigorait nos corps et nos âmes refroidis par le temps.

Il y a bien longtemps que je ne t'avais pas écris, et j’en suis terriblement désolé, mais je ne trouvais pas les mots pour te décrire ce que je ressentais. Je suis désolé que ce soit un tel évènement qui m'ait en quelque sorte obligé d’écrire ces mots, je suis aussi désolé de ne trouver rien d’autre que des excuses alors que ce que j’ai fait est inconcevable, mais je ne puis rien faire d’autre. Tout ce que je peux faire, c’est me souvenir de toi, de me souvenir de nous.

Je me souviens de tes grands yeux d’un bleu azuré qui me fixait si souvent avec fougue et passion lors de nos longs moments d’amour et de bonheur, je me souviens de tes cils ambrés qui ployaient majestueusement sous la pression du vent chaud d’été, je me souviens de tes longs cheveux blonds qui sentaient la menthe et la cannelle et qui flottaient paresseusement dans l’air froid d’une journée d’automne. Je me souviens aussi de tes lèvres roses et pulpeuses qui me faisaient tant languir de passion dans ma jeunesse. Les souvenirs sont pour moi plus que mémorables, mais me les souvenir me fait une douleur indicible. J’ai envie de pouvoir me souvenir pour le restant de mes jours de ta peau blanche et claire qui sentait subtilement les noisettes qui se mélangeait à un léger arôme de crème et de gingembre, j’ai envie de revivre ces jours ensoleillés avec toi, passer mon temps à le regarder s’écouler lentement en ta présence, mais à mesure que je sens les heures passer, je me rends compte que peu à peu, jamais je ne pourrais revenir en arrière et que peut-être que même si je le pouvais, cela n’arrangerait pas entièrement les choses.

Ton départ m’a coupé du monde extérieur, il m’a coupé de ma propre vie et je ne m’en suis rendu compte que lorsque tu es partie. L’Amour que je t’ai autrefois porté n’a fait qu’augmenter au fil des lourdes années, mais malheureusement, nous ne pouvons rien faire pour améliorer la situation et c’est ce qui est le plus douloureux. Les années passent, les temps changent et moi, je reste ici, dans l’attente d’un prochain moment de bonheur. Ce n’est que bien après ton départ que je me suis rendu compte à quel point je t’aimais et je t’aime encore, quoi qu’il arrive, je serai là pour toi, en souvenir de notre Amour.

*****

Alors qu’un doux vent d’automne se fait sentir, un vieil homme sort de la poche de son manteau usé par les années une lettre. De sa petite main ridée, il tire sur le papier fin et se dirige vers l’endroit où sa femme l’attend, muette comme une tombe. Une petite larme perle le long de sa vieille joue. Muette comme une tombe, car il y a maintenant bien des années, dans les pleurs et les sanglots, on a placé la douce, la belle Éléannor sous sa propre pierre, blanche comme un nuage, sourde comme le Néant, immuable comme un coquelicot.
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Dim 20 Avr - 22:37

La nuit est fraîche, dépourvue de tout nuage. Les Étoiles scintillent dans un ciel sombre de noirceur, telles de minuscules phares lointains, amenant la clarté à l'obscurité. Il se trouve, parmi tous ces infimes globes brillants de luminosité, une source de lumière plus grande, plus voyante, que toute autre. Non pas la majestueuse Lune, resplendissante femme du Soleil, car elle se trouve à l'opposé, dans le firmament, de cette lanterne inconnue de tous.

Elle brille d'un éclat si éblouissant, si coruscant, qu'elle m'aveugle le cœur, car je comprends ce qu'Elle signifie. Avec la Dame Lune, elle domine le Toit du Monde, elle impose sa volonté, telle une glorieuse impératrice, parmi ses subordonnées imprégnées de lumière et de bonté, elle y démontre sa qualité de chef, de gouvernante. Aucune n'égale sa splendeur, nulle ne peut le faire. Pas même la très célèbre Grande Ourse, pas même la constellation du grand héro Persée, pas même celle, plus magnifique encore, du chaste et pure Pégase. Même le puissant Chasseur, Orion, s'incline devant sa grandeur, même le mirifique Argo, vaisseau des Dieux, semble vouloir se diriger vers Elle, hypnotisé par son éclat. L’imposante constellation d’Héraclès, quant à elle, lui offre, par pure galanterie, son énorme massue et son bras, elle se fait chevalier de cette dame Étoile. Tous ne peuvent y faire défaut; elle les maîtrise, elle les attire indubitablement, elle les manipule à l'aide de ses rayons de luminosité, à la manière d'une immense araignée céleste qui, voracement, capture des proies dans sa toile collante et complexe. Elle est plus maternelle, plus puissante, que Cassiopée, mère d'Andromède, les deux devenues des pléiades de grandes étoiles illuminant la Voûte Astrale. Le berger d'Auriga dirige son troupeau de chevreaux et de brebis en sa direction, car elle représente la bonté, la sagesse et la bienfaisance. Elle couve, d'une attitude protectrice, le Serpens qui s'enroule sinueusement autour de l'Ophiucus.

Elle m'atteint à l'âme, un de ses rayons de lumières a percé mon cœur, car je connais maintenant sa signification et je sais qu’elle t’atteindra l’âme, à toi aussi. En effet, cette Étoile brille car elle est jeune, très jeune, même. Tu La connais fort bien, car depuis Sa naissance, Elle t'appartient, Elle est ton guide, ton œil céleste. Elle te surveille, te dirige et te conseille tous les jours, même si parfois, tu ne t’en rends pas compte. Tu La connais fort bien, puisqu'Elle est ta protectrice, ta mère, ta soeur. Elle a toujours été de ta famille, de ton sang, même lorsque tu étais plus jeune et que cette Étoile n’avait pas encore illuminé le Ciel. Elle n’a fait que quitter son enveloppe charnelle pour pouvoir mieux t’éclairer à travers la pénombre des jours brumeux, troubles. Regarde cette Étoile de tes yeux si brillants, si flamboyants, car Elle t'a été donnée par bienveillance ; son chatoiement se reflètera à jamais dans ton regard éthéré.



Note: Texte écrit pour une amie dont le grand-père qu'elle chérissait a trépassé.
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Ven 2 Mai - 23:12

Note: Ceci est mon Projet Personnel réalisé cette année, pour les personnes qui ne savent pas ce que c'est, eh ben, c'est long, TRÈS long et pas toujours amusant. Ce texte n'est PAS corrigé. C'est le pourquoi principale de mon inactivité bahagonnienne du dernier round, scusi.

Prologue [1/7]

Je jette un bref regard autour de moi.

Le Soleil a déjà tiré sa révérence pour laisser la place à sa Dame, la rue est pratiquement déserte, il ne reste maintenant que le vieux chien du voisin qui folâtre joyeusement, bien que moins frénétiquement qu'auparavant, dans la rue. Il est évident que, comme à mon habitude et, à mon grand désarroi, je suis en retard. Pour sûr, mon père va me tuer! Rentrer à cette heure!Je vais en manger du savon pour souper, ça, c'est certain!

Je devais rentrer à la maison pour le début du souper et, au lieu de ça, je rentre alors qu'il fait nuit noire, noire comme une poêle en fonte! Je ne vais certainement plus avoir le droit d'aller jouer chez François pendant un après-midi complet avant longtemps, c'est certain. Je peux - encore! - dire que j'ai pas vu le temps passer, ce qui est, d'un certain point de vue, vrai, mais le dire ne ferait qu'aggraver ma situation, situation que je trouve déjà assez grave comme ça. En plus, c'est pas comme si je ne disais jamais cette excuse, je l'utilise presque à chaque fois que je rentre en retard.

Je fais le code qui permet d'ouvrir la porte de garage et, alors que la grande porte s'ouvre mécaniquement, je sautille sur place, maudissant le mécanisme de la porte d'être aussi lent. Enfin, après ce qu'il m'a paru être une éternité, j'entre en courant dans mon garage et enlève rapidement mes souliers, sans prendre le temps d'en dénouer les lacets. J'ouvre la porte qui me donne l'accès à la salle de lavage et ouvre une deuxième porte, celle qui donne accès à la salle familiale.

En entrant dans la grande pièce de couleur beige, qui se trouve étrangement illuminée par la quasi-totalité de ses lumières - fait étrange, car nous n'aimons pas gaspiller l'argent en dépensant trop en électricité -, je ne puis m'empêcher de regarder dans la direction du fauteuil de mon géniteur afin de remarquer s'il s'y trouve et force m'est de constater que, malencontreusement, il s'y trouve, assis bien confortablement dans son fauteuil olive et doré, en train de lire la Presse. La malchance est décidément tombée sur moi! Petit, râblé, seul ses courts cheveux bruns frisés dépassent au dessus du journal. Aucun mouvement n'est perpétré, hormis une main qui, doucement, tourne la page du journal. Un peu à l'écart, dans un coin, un vieux tourne-disque émet, sans trop de bruit, une chanson de Genesis dont mon père raffole tant. Je referme doucement la porte derrière moi, mais je sais que je viens de signaler la présence d'une brebis à un loup bien vorace.


- Tu es en retard, me dit-il simplement, sans quitter les yeux de son journal.

- J… je sais. Je m'excuse. Jouais avec François, j'ai pas vu le temps passer, m'en excuse.

À bout de souffle après avoir forcé un peu trop la cadence, je tente de reprendre mon souffle et par le fait même, le contrôle de mon corps ainsi que de mon esprit. Mon père ne souffle pas mot, tourne la page et continue à lire tranquillement. Puis, après quelques instants qui me paraissent être des années, il soupire enfin.

- T'as manqué le souper. Ta mère et moi, on s'est inquiété, on savait pas ou est-ce que tu étais passé. On a décidé de souper sans toi. Écoute-moi bien, cette fois, je suis pas fâché, je vais te l'expliquer…

Et ça y est, on est reparti pour un autre tour de manège! De toute façon, je savais que je n'allais pas y manquer, c'était inévitable. En fait, le sermon n'est pas si pire que ça, après tout. Tu n'as qu'à hocher la tête par-ci, par-là, dire que tu comprends parfaitement la situation. Bon, c'est sûr, il déteste que je fasse ça, ça a même l'air de le répugner, des fois. Toutefois, je pensais que, pour être rentré si tardivement à la maison, j'allais au moins avoir droit à un peu de gesticulation des bras, mais non, rien. Juste des mots. Des mots calmes, bien choisis, bien posés sur cette face qui m'a l'air tout de même bien, sinon mieux reposée que d'habitude. On dirait un bien petit filet d'eau qui coule doucement sur un lit calme, mais irréprochablement impassible.

- … t'as mangé, au moins, Guillaume?

- Ah, euh… oui, justement, j'ai appelé deux ou trois fois pour dire que les parents de François m'invitaient à souper, mais ça sonnait occupé, donc j'ai soupé. M'excuse encore.

- Bon, arrête tes excuses, c'est plus l'temps.

J'ai dû dire un mensonge, dit peut-être un peu trop à la va-vite, mais ça a tout de même fonctionné, même s'il m'aura coûté un souper. Et bien, tant pis, mon estomac attendra bien un peu longtemps. De toute façon, mon ventre ne crie pas tant famine que ça. Je m'apprête à remonter tranquillement dans ma chambre, l'air faussement piteux, quand mon père décide enfin de lâcher son journal pour prendre la télécommande de la télévision et l'ouvre.

- Attends, Guillaume. Va chercher ton frère, je voulais vous montrer un petit quelque chose.

Donc, je monte les escaliers et appelle Maxime, mon frère et redescend. Je n'ai pas beaucoup envie de voir le petit "quelque chose" que mon père désire me montrer - et je sens, qu'aux gémissements plaintifs qu'il émet, mon frère ne désire pas plus le voir - mais je dois m'y résigner, sinon la fessée que j'ai manqué avoir il y a quelques instants va me revenir dans le postérieur, à la manière d'un boomerang. Mon père, nous voyant arriver, met le poste de Radio-Canada. À l'écran, un reportage est sur le point de commencer. Je jette un regard à mon père qui quant à lui, me pointe le téléviseur des yeux. Des enfants. Pas beaucoup plus jeune que moi et mon frère. Qui en plus, jouent à la marelle. Il veut que l'on regarde un reportage sur des enfants qui vont à l'école. Comme si on savait pas jouer à la marelle!

Puis, à la télévision, en retrait dans la cour d'école, on voit un professeur demander à une bande d'enfants quelque chose qu'on pourrait qualifier de particulier. Il leur demande d'être volontairement méchant, voir même être exécrable avec deux élèves de leurs classes qui éprouvent certains défauts physiques. En fait, comme l'explique par la suite ledit professeur, l'école tente de voir comment les autres jeunes vont réagir face à ces actions méprisables pour, qu'ensuite, à la fin de la semaine, ils amènent tous les enfants, ainsi que les nombreux téléspectateurs, à réfléchir sur ces actes et ainsi les prévenir contre la persécution et l'injustice. Beau geste de leur part! Toutefois, je ne vois pas beaucoup en quoi cela me préoccuperait, je n'ai pas l'habitude de maltraiter des perclus. En fait, je n'ai pas l'habitude de maltraiter les autres. Je continue donc de regarder le reportage en silence, aux côtés de mon frère qui lui aussi, préfère ne pas parler. Le reportage prend brusquement fin, le journaliste annonçant que l'expérience n'est pas encore terminée et que nous en saurons la conclusion détaillée à la fin de la semaine. Puis, la télévision s'éteint et le silence revient abruptement dans la salle.


Le silence prend forme, s'étire, déploie ses grandes tentacules au travers de la pièce, grandes tentacules sombres qui nous enveloppent amoureusement dans leur grand calme, tentacules qui s'allongent de plus en plus, tentacules qui nous ceinturent de plus en plus fort et qui nous tire, nous attire dans le silence. Alors que ces grandes ténébreuses nous gardent dans cette accalmie inopinée mais bienfaitrice, je ne puis m'empêcher de me poser ces questions qui flottent dans ma tête, telles de nuages noirs qui forment peu à peu un ouragan de pensées, une tempête de raisons qui semblent pour moi illogiques, mais qui sont pour d'autres, des raisonnements valables et pertinents. Quelle sorte de jeunes pourrait bien faire ces gestes de leur plein gré, qui peut volontairement traiter leurs pairs de cette sorte? Personnellement, je ne crois pas que ce genre de chose puisse réellement arriver. Le monde n'est pas assez méchant pour faire ces d’ignominies. Ce ne peut-être qu'une malheureuse exagération d'événements qui pourraient arriver. C'est alors qu'une voix lointaine arrive à percer les brumes de mes pensées.


- Eh ben, qu'en pensez-vous?

Mon père fait les choses un peu plus rapidement que les autres. Il ne m'a pas laissé réfléchir sur le sujet, aucun mot ne me vient à l'esprit. Je me tourne donc vers Maxime, qui me fait signe, d'un mouvement d'épaule, qu'il ne sait pas plus quoi dire que moi.

- Bah, j'sais pas. J'ai pas grand-chose à dire sur ça, moi.

Je me surprends moi-même en parlant de la sorte. Certes, ce que je viens de dire est la pure vérité, mais habituellement, je ne fais que me taire, attendant que mon procréateur me tire insidieusement les vers du nez. Je ne suis pas le seul que mon élan de détermination surprend: mon père hausse les sourcils, interrogatifs.

- Tu te sens pas concerné par ça? Le fait qu'il faut que tous soient égaux et que personne ne se sente exclu?

- Non, c'est plutôt que je pense pas que je sois du genre à faire ça, que je dis, en pointant des yeux le téléviseur toujours fermé, ni mes amis. En fait, je crois pas que quelqu'un de normal puisse faire ça.

- Et pourtant, ça arrive. Tous les jours, même. Ça arrive juste parce qu'une personne est différente, qu'elle n'est pas comme les autres. Oh, c'est sûr, pour la plupart du temps, c'est pas ben méchant et, parfois, on le fait pas exprès, on y pense pas vraiment, mais ça arrive, oui, Guillaume. C'est pourquoi je voulais vous montrer ça. Pour que vous ne fassiez jamais ça à quelqu'un. C'est comme ça que je veux vous éduquer et je vais le faire, parce que je ne veux pas que ceci arrive à personne. Maintenant, allez faire vos devoirs dans votre chambre.

- Ouais, mais…

- Allez faire vos devoirs! s'exclame t'il plus fort, moins calme.


Dernière édition par Xyriel le Ven 2 Mai - 23:17, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Ven 2 Mai - 23:15

Chapitre Premier [2/7]

Je me penche doucement afin d'enlever le sable humide qui a réussit à pénétrer mes petits souliers.

Les cris des autres jeunes qui batifolent joyeusement dans les modules de jeu comme ceux qui s'amusent avec leurs ballons-poires et, de ce fait, me parviennent aux oreilles comme si Jacques Villeneuve avait décidé, ce matin, de faire crisser les pneus de sa Formule 1 dans la cour asphaltée de notre école. Olivier, qui s'est trouvé, depuis déjà bien des années, la vocation de compagnon de jeu d'à peu près tous les élèves de notre niveau et qui est très certainement mon préféré, court, avec quelques autres camarades, alentour des balançoires, lieu qui est de loin notre favori. Bon, les balançoires grincent beaucoup, mais ça n'enlève rien au charme qu'elles ont, surtout qu'un couple de grands arbres feuillus camouflent celles-ci, ce qui nous aident grandement lorsque nous voulons sauter des balançoires. Les surveillantes disent que c'est très dangereux et ce doit être, en parti, pourquoi c'est interdit, mais étrangement, la plus grande blessure que j'ai vue depuis que je suis ici est une éraflure, ou encore peut-être un jeune qui a accidentellement avalé un bonne poignée de sable. Je rattache mes souliers, puis me relance dans la course endiablée dans laquelle je m'étais lancé il y a de cela quelques minutes avec Olivier et les autres. Nos éclats de rires fusent de toute part, ralliant même quelques autres comparses à notre course effrénée, nous continuons à courser le vent un bon moment, jusqu'à ce que nous nous voyons réfréner par la surveillante en faction, qui ne manque pas de nous toucher quelques mots sur notre "dangereuse" façon de nous amuser. Après quelques minutes de savonnage enflammé, nous nous retrouvons blanchi, lavé de tout crime et nous repartons jovialement en direction asphaltée lorsque nous tombons sur Goyette.

Personnellement, je n'aime pas beaucoup Goyette. Il est sûr que je ne le connais pas beaucoup, hormis de par son comportement vaniteux qui penche un peu trop sur l'arrogance et la prétention pour qu'il soit à proprement dit mon ami déclaré, mais comme le veut l'éducation dont mon père nous fait don avec tant de passion, à moi et mon frère, je ne refuse pas de me tenir à ses côtés.


- Hé, si c'est pas Poil de Carotte!

Des rires goguenards fusent un peu partout autour de moi. Je rie moi-même, car je ne comprends pas réellement le terme, je me joins, timide, au rire collectif, ce qui a pour effet d'augmenter le rire général. Pas sûr de moi, je me tourne vers mes camarades. Certains, comme Olivier, reste de marbre à la plaisanterie, mais d'autres rient, tout en me pointant du doigt. Je me retourne vers Goyette, fortement intrigué.

- Qu…quoi, moi?

Je n'arrive pas à articuler autres mots tellement je tombe à la renverse d'incompréhension. Poil-de-Carotte?

- Bah, ouais, toi… qu'il dit en riant, amusé. Qui tu penses d'autre? Comme Poil de Carotte, à la télévision!

Poil de Carotte, à la télévision? C'est quoi, s'te délire? Pour commencer, c'est quoi, Poil de Carotte? Comme s'il parvenait à lire dans mes pensées - ou plutôt qu'il lit sur mon visage, car je dois avoir une de ces faces - Goyette reprend, tout en souriant de toutes ses dents - c'est-à-dire très peu, il en a perdu une bonne majorité.

- T'connais pas Poil de Carotte?! Non, c'est pas vrai, ça s'peut pas! Y connaît pas Poil de Carotte, les gars! s'exclame-t-il, en riant de plus belle avec les autres qui, eux, doivent bien être sur le point de saigner du nez tellement ils sont rouges de rire.

Non je connais pas c'te Poil de Carotte, que j'ai envie de lui crier, mais les mots ne veulent pas sortir de ma bouche, qui s'assèche aussi vite qu'un puit d'eau dans l'Arabie de Tintin. Je sens, qu'à mon tour le sang commence à me monter à la tête. S'il me regarde encore cet air baveux là, je jure que j'lui…

- Poil de Carotte a les cheveux comme toi, Guillaume. Faut avouer qu'est pas ben bonne, ta joke, Goyette.

Une chance qu'Olivier est là pour me défendre, encore une fois. Goyette et sa bande de lurons se détournent peu à peu de moi pour se rapprocher de mon défenseur improvisé.

- Nous, on trouve ça drôle, ben drôle même. Pas vrai, les gars?

Les compatriotes de Goyette hochent de la tête en regardant Olivier d'un air des moins sympathiques. Olivier, sous cette pression menaçante, décide de rebrousser chemin et de se rétracter, mais Goyette et ses agressifs lurons n'ont pas l'air de vouloir lui pardonner ce geste.

Bon, au moins, j'en sais plus sur ce fameux Poil de Carotte, mais je ne comprends toujours pas le rapport entre lui et moi. D'accord, il a les cheveux roux. Et alors? Moi, je passe pas à la télévision, ça peut donc pas être moi! Pour une ressemblance vient toujours une différence. De plus, devrais-je relever ce patronyme étrange comme une forme d'insulte, ou plutôt comme une sorte de traitement de faveur? Après tout, je dois bien être le seul qui a ce surnom, maintenant que je l'ai. Et puis, j'aimerais bien savoir quelle est cette sensation qui me cogne la poitrine avec autant d'ardeur. Serait-ce de la honte? Non, pas de la honte, je n'ai pas avoir honte de quelque chose qui est inné et différent des autres. Serait-ce de la révolte? Peut-être, car je n'ai pas l'habitude de me faire traiter de la sorte et que je ne souhaite pas l'avoir. Serait-ce le chagrin? Le chagrin accompagne bien souvent la révolte, car lorsqu'on se révolte, on le fait contre quelque chose qui nous chagrine ou nous importune de quelque manière que ce soit.

Non, je crois que ce serait plutôt une désinvolture palpable, bien tangible qui bat ainsi ma poitrine. Une forte indifférence qui, insatiablement, me ronge peu à peu le reste du corps. Et puis, qu'en ai-je donc à faire? Je reprends brusquement mes esprits, me tourne vers mes agresseurs et leur lance une unique phrase, tranchante, d'une voix forte et claire, nous coupant ainsi, moi et mes sympathisants, de ces brutes.


- Ah, pi ta gueule, Goyette, on t'a assez vu pour aujourd'hui. Retourne donc écouter ton Poil de carotte, t'as l'air d'l'aimer pas mal.

Et dans le temps qu'ils se retournent, lui et sa bande, je les contourne et me relance, en tirant Olivier par le bras, dans la course endiablée que nous avions commencé quelques minutes auparavant. Je n'ai malheureusement jamais pu voir son air surpris et je crois qu'il m'aurait fortement plu.
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Xyriel
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Dim 11 Mai - 22:14

Chapitre second [3/7]

Trois longues années se sont écoulées depuis que, dans la pénombre que le grand arbre de la cour de récréation nous offrait de par son imposante stature, Goyette m'a si impunément provoqué.

Il s'en est passé, des choses, depuis ce temps révolu. Pour la plupart du temps, elles étaient anodines, voire même inintéressantes. Poil de carotte fut, pendant un certain moment, mon surnom attitré, même que parfois, pour détendre une atmosphère trop tendue, Olivier m'appelait - affectueusement, bien sûr! - de la sorte, ce qui fonctionnait presque toujours. Par ailleurs, depuis ce temps, il s'est formé entre nous une sorte de chimie quasi indescriptible, une amitié sans borne, aussi forte qu'elle pourrait l'être, sinon même plus, une fraternité bien plus puissante que celle des fameux frères Hanson. Depuis ce moment fatidique, nous faisons tout deux parti de la même petite bande de jeunes voyous peu futés, mais qui, étonnamment, le deviennent bien assez vite lorsqu'il s'agit de se sortir d'un pétrin dantesque. Mon frère m'a, d'ailleurs, souvent demandé pourquoi, moi qui est habituellement si calme et attentif, je me tiens aux côtés de tels fauteurs de troubles querelleurs et batailleurs, question à laquelle je n'ai malheureusement pas de réponse précise. Je crois que c'est parce que je me sens bien à leurs côtés, un peu en sécurité, même si eux ne semblent pas connaître ce mot.Donc, nos principales préoccupations, mis à part celle de ne pas aller en retenue - au moins - à chaque semaine, tournent entre le défonçage de ballon-poire, les parties de football - si on peut au moins appeler cela du "football" -, brutales et barbaresques, les très communs concours d'empiffrage que nous organisons à la cafétéria et les fameuses parties de Drapeau organisées pendant la récréation par les surveillantes de l'école.

Il se trouve que moi ainsi que quelques de mes amis de ma bande de futurs délinquants juvéniles sommes particulièrement doué pour cette activité. En effet, notre sens de la "fine" stratégie et notre hargne - hargne est le mot juste – nous confère une réputation de joueurs de Drapeau "de classe internationale". Le jeu, bien qu'il ne le paraisse pas, est en réalité fort simple. Les participants sont conviés à faire deux équipes les plus égales possible; d'un côté, les défenseurs, qui ont l'ingrate tâche de protéger, du mieux qu'ils le peuvent, le Drapeau, leur bien le plus précieux, le plus coûteux de perdre, leur Hélène de Troie, qui est encastré dans une boîte invisible, mais hermétique dont seuls les attaquants, ou l'équipe adverse, peuvent accéder en traversant la ligne de terrain des défenseurs. Ils ont le pouvoir d'éliminer les joueurs de l'équipe adverse en les touchant, tout simplement. Les joueurs éliminés sortent alors du jeu et attendent à l'extérieur du terrain. Quant à l'équipe adverse, soit les attaquants, les oppresseurs, leur but est, comme déjà mentionné, de s'emparer de la poule aux œufs d'or, le Drapeau, sans se faire prendre en tentant de le faire, et le ramener en lieu sûr dans leur zone, en arrière de leur ligne de terrain.Cependant, les assaillants ne peuvent pas "tuer" les joueurs de l'équipe adverse, ce qui est en soit un assez gros désavantage. Toutefois, ils peuvent désigner un de leur coéquipier pour qu'il devienne ce qu'on appelle, vulgairement, la "mouche" et dont le rôle consiste à éliminer le plus d'adversaires possible afin de protéger ses comparses et leur offrir de meilleures possibilités de sortie et d'échappement.

Or, il se trouve que parfois, souvent même, lorsqu'on se trouve dans une année chanceuse, les surveillantes décident d'organiser un tournoi de Drapeau, ce qui, comme un carnaval de congé donné gratuitement, d'excellentes notes garanties et de crème glacée offertes à volonté par la cafétéria, amène dans l'école une atmosphère festive. Certes, il se trouve que nous gagnons souvent ces tournois, haut la main des fois et, plus rarement, les deux mains hautement et fièrement levées - s'il le faut, même, on le fait les deux pieds bien levés dans les airs, dans un accès de folie momentanée et de triomphe intense! En réalité, cela peut avoir des conséquences étranges. En effet, les effets festifs que ce genre d'activités crées peuvent s'estomper fort facilement et laisser place à des sentiments plus obscurs, comme la vengeance contre des gagnants éternels, la rancune d'une gloire volée ou encore la haine d'une joie brusquement brisée.

*******

J'arrive au terrain de drapeau, en courant et en sueur. Comme à mon habitude, qui je dois dire, commence à devenir trop coutumière, je suis en retard. Olivier et Thomas, mes deux plus fidèles compagnons de Drapeau, arrive tout juste après moi. Comme à notre habitude, que j'aurais dû dire. Les préliminaires de la partie sont déjà entamées, la surveillante, d'un air sombrement choqué, nous fixe en tapotant énergiquement de ses ongles de plastique et de colle la vitre miroitante et pâle de sa montre. Nous sommes vraiment en retard.


Nous rejoignons notre équipe, qui commençait à être inquiète de ne pas voir arriver la plupart de ses joueurs vedettes. Nous enfilons prestement les dossards rouges qui nous sont proposés par ceux-ci, plus rassurés, plus confiants. La partie est sur le point de commencer, le klaxon, de crier. Aujourd'hui, nous jouons contre les féroces bleus, qui n'ont perdu qu'une seule fois, de peine et de misère contre notre équipe lors de la première joute du tournoi. Toutefois, cette victoire ne veut rien dire, car nous sommes maintenant en finale et tout peut arriver dans ces conditions.Il pleut, la chaussée est très glissante, comme le dit si souvent le Hérisson de Radio-Canada, l'asphalte est, par endroit, parfois même très dangereuse. De petites flaques d'eau parsèment le terrain, telles de petits nids-de-poule dans une rue de Montréal, notamment juste en avant de la Boîte, forteresse du Drapeau. Il va falloir se montrer prudent lors des courses, car les souliers d'éducation physique ne sont malheureusement pas fait pour ce genre d'exercice.

Je regarde rapidement l'équipe adverse. Je me rappelle très bien de cette équipe. Une ou deux filles à peine, de grands gaillards qui ont les bras et les jambes longues accompagnés de petits pithécanthropes trapus. Nous avons l'avantage de la vitesse, il est vrai, mais eux, ils ont l'avantage des bras interminables…

- Bon, allez, tout le monde en file et on se serre la main! Pas de coups, pas d'insulte, juste du respect! Allez, hop hop hop!

La surveillante sort son vieux sifflet de bois et le fait chanter pendant quelques instants, après quoi elle réitère l'ordre. À sa brusque demande, nous formons une bien maigre file et avançons vers le centre du terrain, où nous attendent impatiemment les joueurs adverses. Une à une, je serre toutes les mains que je rencontrent, reconnaissant parfois certaines et, de ce fait, leurs joueurs. Enfin, j'arrive au dernier de la file. Julien Desrosiers. Mon homologue adverse, aussi fendant et hargneux que je peux l'être par certains moments intenses. Il était, autrefois, un bon ami de ce cher Goyette, mais pour une obscure raison qui m'échappe totalement - et dont je me fiche éperdument -, ils ont cessé de se fréquenter quotidiennement, ce qui est, somme toute, une très bonne chose pour Julien. Il me fixe de ses deux noisettes qui lui servent de globes oculaires avec un air malveillant. Fait étrange, car il s'est toujours comporté, envers moi et les autres, gentiment, avec un soin poli.
- Fais gaffe, on va vous planter. JE vais TE planter.

- Heu… 'kay.

Je ne parviens pas à prononcer un seul autre mot, tellement son attaque me surprend. Encore sonné par ce geste, je reviens bredouillant dans ma zone.Nous commençons à l'attaque et nous désignons, à l'unanimité, Thomas en qualité de "mouche" pour cette première joute. Le coup de sifflet retentit, la partie commence.

Je sors de ma zone et me dirige vers la gauche, accompagné de Thomas, feinte de continuer, mais me désister à la dernière occasion. Pendant ce temps, notre mouche bien-aimée a le temps d'éliminer les deux filles adverses et un joueur inconscient de sa propre inintelligence. Le jeu suit son cours sans que je puisse en saisir entièrement le contenu. La seule et unique chose dont je suis entièrement conscient, c'est son regard. Le regard de Julien, brûlant de soif de vengeance, regard me transperçant tel une flèche dangereusement acérée. Il reste patiemment dans sa zone, me regardant, me fixant, m'attendant, attendant son heure de gloire, de représailles dûment assouvies. Je reste donc dans ma zone, attendant à mon tour.

Le massacre se perpétue. La stratégie habituelle d'Olivier - qui consiste, avec l'aide de Thomas à'entraîner les adversaires dans notre zone jusqu'à temps qu'ils réalisent à quel point ils sont allés trop loin et qui les décontenancent à chaque coup - les piègent un à un. Il n'en reste maintenant qu'une bien petite poignée parsemée à travers leur zone. Je jette un bref regard autour de moi et situe, à une trentaine de pieds, Julien qui continue à me fixer haineusement. Je me joins à Olivier, lui souffle quelques mots à l'oreille, de sorte que personne d’autre que lui ne comprenne et commence à marcher tranquillement vers le côté opposé du terrain, puis, rendu à destination, décide de me lancer éperdument dans une légère course en direction de l'autre zone. Julien, qui me voit déjà venir, se lance à son tour. Vingt pieds, ses pieds à lui vont, courent, volent vers moi. Rendu à dix pieds, Thomas, qui se trouve, heureusement, près de moi, le voit s'approcher de moi à une vitesse fulgurante et décide de se lancer dans ce jeu de poursuite. Cinq pieds, je sens presque son souffle chaud et haineux dans mon coup. En voyant Thomas se rapprocher de moi à son tour, je décide de ralentir brusquement.

Des cris triomphants retentissent tout près de moi et, même si je ne sais pas de qui ils proviennent exactement, je sais parfaitement ce qu'il vient de se passer. Je sens maintenant le regard des joueurs curieux se jeter sur nous comme le choléra et la pauvreté sur le pauvre monde. Les cris commencent à se faire sentir plus forts, plus résistants, plus persistants. J'entends Julien crier, tout près de moi.


- Ferme-la, Thomas! JE l'ai TOUCHÉ! T'as rien à dire là-dessus! JE L'AI TOUCHÉ!

- Ouais, j'ai quelque chose à dire: Ta-gueule. Je t'ai touché avant que tu l'aies touché. Même la surveillante le dit!

La foule nous environnant se tourne, en un mouvement, en direction de la surveillante, qui crie, au loin, à Julien de sortir du terrain et aux autres de continuer à jouer. Alors que Julien, au paroxysme de sa rage, qui en criant des bêtises à qui les veut bien - et aussi qui ne les veut pas. Alors que la foule commence à se disperser, une petite main tire légèrement la mienne. Je me retourne et me retrouve face à face avec un jeune garçon. Lorsque je lui ordonne de me laisser jouer, il me répond, gêné:

- Bah, j'viens d'te toucher… non?

Entre-temps, je me permets de constater que ma stratégie a fonctionné à la perfection. En effet, alors que tout le monde était encore concentré sur ce qui se passait entre moi, Julien et Thomas, Olivier a, à ma suggestion, couru de toute sa vitesse en direction de la zone adverse et s'est faufilé jusqu'à en traverser la ligne. Donc, dans une ultime tentative, je crie, de toute mes forces, à l'injustice du moment. Ça a l'effet escompté. Les joueurs, alliés comme ennemis, sont momentanément déconcentrés et me regardent étrangement, se questionnant sans aucun doute sur ma drôle façon de voir les choses. Pendant que les têtes sont tournées, Olivier qui reprend son souffle après une brève course, profite du cadeau si gentiment proposé, s'empare du Drapeau et cours, à nouveau, en direction de notre zone. Des rugissements triomphants s'élèvent autour de moi. Un-Zéro.

La surveillante nous ordonne d'interchanger de rôle, après quoi elle siffle - encore une fois! - dans son sifflet ancien, sifflant de toutes ses forces afin de rétablir le calme et la sérénité sur la troupe de jeunes boucs surexcitées que nous sommes. Dans la mêlée, j'aperçois Julien qui, sans se cacher d'une manière quelconque, se sépare lentement de l'attroupement d'agnelets - un tantinet trop - survoltés et se diriger vers ma personne, le visage rouge comme une immense pomme mûre à en faire rougir les tomates, ses deux grosses noisettes lui servant d'yeux, dont les veines se grossissent maintenant à vue d'œil, soutenant mon regard dans une attitude de défi. À mon tour, je me détourne du troupe d'agneau bêlant des vivats ou des invectives, mêlant insultes et félicitations afin de me diriger vers l'endroit choisi par les dieux pour cet affrontement si étrangement commun.

- J't'avais touché avant, p'tit merdeux, pis tu le sais parfaitement, en plus…

- C'est vrai que tu m'as touché, que je dis, en me demandant si je devrais être contrarié ou amusé par la situation, mais j'peux pas te dire si tu l'as fait avant Thomas. La surveillante a décidé que non, fais avec, ou va t'ostiner avec elle, j'suis sûre qu'a va être ben contente d'te parler.

- An'way, tu le sais qu'on va te planter, p'tit Poil-de-Carotte de merde…

Une partie de son équipe ainsi que certains de ses compagnons nous environnant éclatent de rire, sardonique, alors que Julien lui-même continue dans sa lancée d'injures vulgaires et odieuses. C'est pas la première fois qu'on m'appelle ainsi, pas même la deuxième ni la troisième et, pourtant, cela a autant d'effet sur moi que les autres fois, sauf que cette fois-ci, je suis certain que je peux remédier à la situation une bonne fois pour toute. Je sens que je dois le faire, que c'est, en quelque sorte, mon devoir de la journée, que c'est pour cette raison que je me trouve face à cette MacIntosh sur pieds en ce moment. Si seulement je savais comment… Comme s'il lisait dans mon âme, fouillant mes pensées, Thomas se dérobe lui aussi à la foule et me rattrape.

- C'te fois-ci, laisse-toi pas faire. Défend-toi! T'es quand même pour laisser passer ça! C'mon, Guillaume! Frappe-le, mais fais quelque chose!

Bon, ça y est. Je vais le frapper. Je vais réellement frapper Julien et se sera la première fois de ma vie. Mon père m'a toujours dit, qu'en cas d'urgence, il m'autorisait à pouvoir me défendre par les mains et qu'il en prendrait les pleines conséquences. Je ressens, à l'instant même où je prends cette décision fatidique, deux émotions; je reconnais aisément la honte, car je dois avouer que je ne me sens aucunement fier de ce que je m'apprêtes à faire, mais, aussi, un sentiment qui m'est, jusqu'à ce moment même, inconnu. En fait, dire que je ne le connais pas serait un mensonge, je reconnais parfaitement la colère; mais jamais je n'en ai ressenti de plus forte, jamais je n'ai ressenti cette poignante bouffée de chaleur qui commence, tel un serpent sinueux et insidieux, à me monter lentement à la tête, dernier bastion de ma naïve conscience. Jamais je n'ai senti en moi cette haine, ce sentiment de bestiale agressivité, cette sensation de sauvage brutalité. J'ai envie de me venger, je veux le faire! Je veux que l'on sache que l'on ne me provoque pas, que l'on ne doit pas me chercher!
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Dim 11 Mai - 22:21

[...Suite du deuxième chapitre.]


- … pas vrai, hein, s'pèce de roux à la con?¸

Je me retourne brusquement vers lui, les points levés, montrant les dents en grognant, tel un animal sauvage. Cependant, une main me retient. Le sifflet retentit à nouveau. Le jeu recommence.

- On va voir, Julien Desrosiers, on va voir…

Je vire de bord, puis, d'un pas férocement décidé, me dirige vers le côté des défenseurs, prêt à continuer la joute. La surveillante vérifie des deux bords que les équipes soient prêtes et, pour la énième fois, siffle dans son sifflet de sapinette. Cependant, j'oublie les autres, la surveillante, j'oublie tout, les objets m'environnant et me concentre sur lui. La joute a repris depuis bientôt près de cinq minutes et je n'ai pas bougé un seul auriculaire, je ne fais que regarder Desrosiers. Je le vois marcher, courir, respirer, expirer, je le vois me regarder, parfois, d'un air hargneux, je le vois ralentir pour enfin s'arrêter, je le vois me donner une chance de me venger, je ne dois absolument pas la manquer. On va enfin voir de quel bois "Poil-de-Carotte" se chauffe.

Je quitte ma zone, ne prenant pas en compte les risques que je cours en faisant cela, ni la "mouche" adverse, ni la surveillante. Je marche en direction de la zone adverse, puis, enfin arrivé à la hauteur de Desrosiers, qui se trouve de l'autre côté du terrain, je me mets brusquement à courir. Courir comme si ma propre vie en dépend, comme si je n'ai qu'une seule chance de faire ce que j'ai à faire, comme si la survie de l'Homme en ce bas-monde en dépend. Mes pieds frappent le sol avec une cadence fulgurante, vertigineuse, on pourrait même croire qu'ils ne touchent pas le sol tellement ils bougent rapidement. Julien ne m'a pas encore repéré, il devrait bientôt le faire, ce n'est quand même pas tout les jours que l'on peut voir une véritable comète rousse s'abattre sur nous! Rendu à trois pas de lui, je sais que je ne peux maintenant plus me résigner, je n'ai plus le choix. Je baisse la tête, je la met, comme ma prudence, de côté et frappe Julien Desrosiers de plein fouet.

Brutal est le mot le plus approprié pour décrire la collision. La surprise de mon oppresseur est grande, car Julien n'a, malheureusement, pas eu le temps de me voir arriver à la vitesse d'un train. La chance me sourit comme la malchance de Julien lui fait. L'impact est rude, nous décollons tout deux de terre, passons par-dessus la petite chaîne de béton qui entoure la surface asphaltée de l'école pour enfin atterrir dans le gazon imbibé d'eau de la récente pluie. Ma tête frappe le sol de plein fouet alors que nous glissons pendant quelques secondes, la verdure mouillée amortissant - heureusement! - notre chute, laissant derrière nous une longue trace de boue, preuve de notre interminable glissade. On dirait que le temps s'est arrêté, les secondes s'écoulant sans que personne, mis à part moi, ne s'en rende compte. En fait, j'ai bien l'impression que les heures s'écoulent à une vitesse phénoménale, laissant nos deux corps meurtris et sales couchés sur le gazon trempe. Puis, un long cri strident retentit dans la grande cour de l'école primaire du coin. Un grand cri, suivi d'un long silence qui est suivi, à son tour, de plusieurs cris dont je ne peux situer la provenance. Puis, soudainement, comme si le temps se décidait enfin à se remettre en marche, tout déboule à une vitesse étrangement foudroyante.
La surveillante arrive en courant, me sépare brusquement de Julien - comme si nous nous battions comme des animaux sauvages! - qui, quant à lui, tente futilement de se lever, encore sonné et éberlué par cette attaque soudaine, mais s'affaisse au sol. Ce n'est que quelques secondes plus tard, avec l'aide d'un de ses amis, qu'il reprend ses esprits et se remet sur ses jambes. La surveillante l'examine brièvement, puis, ne remarquant aucune blessure voyante, l'envoie, soulagée, à l'infirmerie. Le voyant quitter le terrain asphalté, elle se tourne enfin vers moi.


- Toi! Est-c'que j'pourrais savoir c'qui t'as pris, coudonc? T'es tombé sur la tête ou quoi - en effet, madame, je suis tombé sur la tête, et j'ai mal, donc pas d'engueulade enflammée, par pitié! - ? C'est très dangereux, c'que tu viens de faire là! Mais qu'est c'qui t'as pris, bon Dieu?

- J… j'courrais, pis j'ai glissé sur l'asphalte, m'dame. L'ai pas fait exprès, j'vous jure.

- Comme si j'allais te croire, nom de nom! Tu lui as rentré dedans de plein fouet! Non, mais regarde-moi ça! Franchement, c'est vraiment pas fort, pas fort du tout! Retenue pour les deux prochains midis, non, trois! Tu vas y réfléchir, à ça, pis longtemps, à part de ça! Pis que j'te reprenne pus à faire ça, sinon, c'est directement devant la direction!


Dernière édition par Xyriel le Lun 16 Juin - 21:30, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Dim 11 Mai - 22:28

Chapitre troisième [4/7]

La longue sirène stridente de l'aréna se fait entendre alors que les enfants, tels de danseurs de ballerine affolés par le son perçant de l'alarme ainsi que par la surfaceuse qui menace, de son moteur bruyant et de son conducteur criant aux jeunes de débarquer, d'embarquer sur la surface glacée. C'est bientôt à nous, nous allons bientôt jouer.

Dans la chambre, l'impatience se fait sentir. Elle véhicule à travers les joueurs qui s'y trouvent, elle se déplace sournoisement entre chacun d'entre nous. Elle se voit, elle est plus que palpable. Même notre entraîneur paraît quelque peu énervé. En vérité, il y a de quoi l'être. Nous allons jouer, dans quelques minutes à peine, contre la deuxième meilleure équipe de notre ligue de hockey, ce qui n'est pas rien. Au contraire, c'est presque tout, sauf rien. Nous ne sommes pas aussi bien classé qu'eux et, bien que nous ayons d'excellents joueurs, nous savons parfaitement que nous sommes très certainement une moins bonne équipe, moins homogène, moins unie. Nous les avons vu jouer, moi ainsi que quelques de mes compagnons d'équipe et nous savons à qui nous avons affaire. Tous ces joueurs sont expérimentés, ils savent jouer. De plus, les joueurs de Saint-Hyacinthe ont toujours été plus grands et plus forts que les autres équipes, sauf Sorel - qui reste une exception en son genre! - . Toutefois, bien qu'ils paraissent plus forts, plus expérimentés que nous, je sens que nous avons une petite, une minuscule, une infime chance de pouvoir gagner cette partie. Après tout, quand on veut, on peut et, cette fois-ci, comme à peu près toutes les fois, d'ailleurs, je veux. Je la veux, je la désire ardemment, elle est ma petite lueur d'espoir dans cette marée d'amère noirceur.

Autour de moi, mes comparses se décident enfin à mettre leur casque. L'entraîneur vient tout juste de terminer son bref discours d'avant-partie, auquel je n'ai pas, comme à mon habitude, prêté attention. Je sens que Thomas, mon vieil ami, mon compatriote de tous les jours, s'impatiente au fil des bien courtes minutes qui s'écoulent éperdument, ce qui est, en soit, assez inquiétant, puisque Thomas ne se tourmente que très rarement à propos de ce genre de choses. Ce n'est pas le cas de Gabriel, qui, à son aise, commente sur les uniformes des joueurs adverses, le choix des arbitres pour notre joute, tout en y rajoutant une légère touche humoristique et parfois même, basse et abaissante. Finalement, les arbitres se décident à embarquer sur la glace, la partie peut donc commencer, on va enfin pouvoir jouer.

Les joueurs tournent en rond, dans leurs zones respectives, tels une myriade de danseurs enflammés qui, de leurs petites jambes aux bas multicolores, sautillent sur leurs patins. J'entre donc, à mon tour, dans l'arène, la fosse aux lions affamés de rondelles et de buts et commence à patiner dans ma zone, accompagné de mes coéquipiers, qui discutent, anxieux, à propos des joueurs du parti adverse.


- T'lé as-tu veux, Gab, dit Nicolas , qui se trouve légèrement apeuré par la situation, check ça! Y sont aussi gros que des éléphants, y doivent ben peser des tonnes!

- Ben non, t'es malade, toi! Y doivent être comme Sorel, gros, cons, mais pas ben bons. Y doivent pas être rapides rapides, là, franchement! Check ça là, check leur goaler, yé p'tit comme une cacahuète! Méchant contraste, les gros babouins avec le 'tit ouistiti!

- Ahh, ta gueule, Gab! s'exclame Sébastien, qui, non loin de là, regarde la scène avec une avidité non dissimulée. Tu l'sais ben, y sont deuxièmes au classement, c'pas pour rien, y doivent être quand même fort! Arrête de dire tes conneries, y servent à rien, tout le monde est tanné d'les entendre.

L'intervention de Sébastien, qui est à la fois justifiable et justifiée, coupe la conversation de par son ton tranchant et décisif. Nous nous séparons donc, certains, comme moi et Sébastien - qui sommes de très vieux complices - repartent le sourire aux lèvres, d'autres, comme Gabriel - les autres étant très peu nombreux - en maugréant des insultes sifflantes à l'égard de mon grand ami Sébastien, que nous ignorons simplement. À nouveau, la sirène résonne dans la grande salle. La période d'échauffement se termine, la vraie partie commence.

Aujourd'hui je joue sur le deuxième trio, avec Sébastien au centre et Nicolas à l'aile gauche. Donc, par conséquent, je laisse le champ libre au trio débutant sur la glace et me dirige calmement vers le banc de mon équipe. Je m'y assois, prend une des diverses bouteilles remplies d'eau et en prend une rasade.

Le jeu commence enfin.

*******


- Bon, ça va bien les gars, on lâche pas ça! On continue à se forcer, nous dis Steve, en voyant ses propres joueurs essoufflés, éreintés par la tâche qu'ils leur incombent d'accomplir, on commence à les avoir! Il faut juste qu'on y rajoute un peu plus d'efforts dans les coins, gagner les batailles pour avoir la rondelle… Si on fait ça c'est sûr et certain, on va les battre. Bon, on commence la deuxième avec le trio à Charles, Thomas et Gabriel, pis les défenseurs vont être Brett et Philip. Allez, les gars, on y va!

Encore une fois, je me rassied, encore exténué par cette folle première période. J'ai les jambes molles comme des guimauves grillées sur un feu de camp, mes bras chantent leur faiblesse, leur épuisement, comme les hérauts chantent les hauts faits des héros. Même si je ne suis pas certain que je pourrai continuer à jouer toute la partie à ce rythme d'enfer, je me dis intérieurement que je dois le faire, pour gagner cette partie. Elle est loin d'être terminée, loin d'être dans la poche, mais nous pouvons les battre, nous le devons. Pour sûr, si on continue comme cela, on va les battre. Après tout, bien que cela puisse paraître étrange, nous sommes en train de gagner. Deux-Un.

*******


- Bon, bon, bon, tout fonctionne comme prévu, apparemment, ils nous ont sous-estimé, et pas à peu près, à part de ça. On continue notre beau travail, on maintient le rythme, apparemment, y sont pas capable de nous suivre trop-trop, donc, on continue!

Steve jette un regard à ses joueurs, qui, épuisés et courbaturés, se tiennent debout devant lui, ou tentent, tant bien que mal, de se tenir devant lui. Nous sommes tous très fatigué, cela se voit, cela s'entend, cela se sent. Il continue à nous scruter du regard, comme s'il cherchait quelque chose, ou plutôt quelqu'un, du regard. Il se gratte maintenant le cuir chevelu, puis remet de l'ordre dans ses cheveux poivre-et-sel.

- Bon, c'est au tour de Brett et Yannick à la défense. Ensuite, euuuh, qu'il dit, au moment même où il prend cette décision, c'est au tour de Sébastien, Nicolas et Guillaume.

Je lève la tête, les sourcils arqués, vers Steve, qui est occupé avec les défenseurs, puis vers mes compatriotes. Sébastien et Nicolas me regardent à leur tour, aussi éberlués que je le suis, par cette décision, non pas parce que nous ne le méritons pas ou encore que nous ne savons pas quoi faire, mais bien parce que ce n'est tout simplement pas notre tour. Nous venons tout juste de sauter au banc afin de se reposer quelque peu, le temps que les autres s'épuisent un peu. Nous haussons les épaules à tour de rôle; nous ne comprenons pas cette décision, mais ce n'est certainement pas nous qui allons se plaindre pour jouer un peu plus! L'arbitre nous fait brièvement signe de nous approcher, afin que l'on débute cette troisième et dernière période. Nous nous approchons donc, sans assurance, mais avec prestance, du cercle de mise au jeu et prenons chacun notre place respective, c'est-à-dire Nicolas à la gauche du cercle, Sébastien au centre et moi, à la droite du cercle. Les joueurs de l'équipe adverse nous rejoignent peu à peu. Certains ont la mine basse, l'air découragé, tandis que d'autres ont la mine féroce, bien décidé à nous mettre la pâté de notre vie de jeunes hockeyeurs. Leur ailier gauche vient se positionner à mes côtés. Il doit avoir au moins une tête et demie de plus que moi, et ce n'est pas la graisse ni les muscles qui manque à son corps. Cependant, il manquerait peut-être un air aimable, aimant, sympathique, à son visage. En effet, j'ai l'impression qu'il est aussi sympathique que Darius Kaspairatis des Penguins de Pittsburgh doublé d'un gorille agressif.

- Hého, les gars, chui à côté d'un roux, les gars! Un roux, les gars! En plus, y'a l'air con, haha!
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Xyriel
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Dim 11 Mai - 22:36

Suite du troisième chapitre.

Ses compagnons rient avec lui, rient de sa petite blague. Sébastien, qui se tenait près à mettre le palet en notre possession au moment où celui-ci toucherait la glace, se lève quelque peu, regarde le primate goguenard, puis me lance un regard interrogateur. Je lui dit, par le biais de mes yeux, de laisser tomber l'affaire, puis me retourne vers mon voisin cousin des singes - même si nous le sommes tous, lui semble l'être plus que tous les autres.

- Merci, c'est gentil, vraiment, j't'applaudis bien bas! Chapeau, champion! Maintenant, r'garde-moi, oui, moi, en prenant un ton lent et concis, comme on le fait avec les marmots qui ne comprennent pas tout du premier coup, pis après, r'garde le score. Lis-le dans tête, pour être sûr et certain que tu l'comprennes bien, pis redis-moi le après.

Il me regarde, surpris, puis regarde le tableau indicateur, tout en prenant son temps. Je ne peux m'empêcher de regarder le pointage à mon tour. C'est quatre à un en notre faveur.

- C'est étrange, que je relance, y me semblait ben que vous étiez plus fort que ça! Ben non, vous v'faites battre par une équipe pas mal plus faible que vous!

Mon voisin arrogant se retourne vivement vers moi et nous nous trouvons bientôt face-à-face. Il est bel et bien plus grand que moi - je le trouve bien plus grand maintenant que je suis en face de lui! - mais ne semble pas avoir de jugeotte. Le juge de ligne nous somme de nous séparer, sans quoi il menace de s'en mêler; cela fait effet, le joueur adverse se sépare aussitôt. L'arbitre-en-chef met la rondelle de caoutchouc noire en jeu, le partie recommence.

*******

La rondelle est en jeu, elle traverse les zones sans grande partialité, elle va dans les coins comme qu'elle va au milieu de la patinoire, elle se promène ici et là, accélérant, ralentissant, changeant constamment de direction et de vitesse. Elle bondit et rebondit partout, telle une plaxmol, elle fait son chemin, le défait aussitôt. Tous tournent autour d'elle, se battant pour avoir son exclusivité, sans que personne ne l'ait plus de quelques secondes. Les minutes passent, rien ne se passe réellement, concrètement, rien ne fait, rien ne se crée. Les joueurs tournoient, gravitent tels les immenses planètes, accompagnés de leurs satellites, autour du palet, du Soleil, sans pour autant l'atteindre. Les minutes filent, parfois lentement, parfois rapidement, mais elles filent, encore et toujours, elles se défilent, comme une tapisserie qui se défait lentement mais sûrement, elles défilent tels les fils filés avec application et attention. Elles s'enfuient devant tant d'ardeur au travail, au combat, elles fuient devant tant d'amour au jeu, d'affection pour ce jeu de la part des équipes rivales.

Je n'ai croisé qu'une seule fois mon adversaire-gorille depuis l'incident du cercle de mise au jeu. En fait, depuis cette petite anicroche, Steve m'a formellement déconseillé de m'approcher de ce joueur, si je tenais personnellement à continuer à jouer et non à me retrouvé dans la chambre des joueurs, expulsé de la partie. J'ai suivi ses conseils au pied de la lettre, je m'en suis tenu à ma partie à moi, pas à celle de ce joueur aux tendances arrogantes et violentes. Lorsque je l'ai croisé, il y a de cela quelques minutes à peine, il ne m'a lancé qu'un vulgaire "'tends que j't'attrapes, fillette rousse!", ce qui ne m'a pas surpris en quelque sorte, mais m'a plutôt déçu. Je m'attendais à plus de sa part, qu'il devienne plus sauvage, plus brutal, mais non, qu'une petite insulte minable lancée en l'air, que je n'ai qu'entendu, pas attrapé au vol.

Alors que le changement de ligne s'effectue et que, de ce fait même, j'embarque dans l'arène, la rondelle s'avance, libre et, surtout, lentement, en direction du filet adverse. Cette chance unique en son genre ne se refera certainement pas une deuxième fois; il faut que je saute sur l'occasion, il le faut! Mes petites jambes s'activent, telles de féroces ouvrières, elles se mettent en marche. J'atteints la rondelle sans effort considérable, je commence à me diriger vers le filet de l'équipe adverse et, de toutes mes forces restantes, je patine.

À dire vrai, je ne patine pas réellement; je vole. Mes patins ne touchent pratiquement pas le sol et, lorsqu'ils le font, ce n'est que pour repartir plus rapidement, pour voler plus haut, plus loin. Ce n'est que là, rendu à environ cinq mètre du but, que je m'aperçois à quel point je vais vite. Je tente de ralentir, tant bien que mal, mais rien à faire; le but se rapproche trop rapidement de moi. Je tente donc le tout pour le tout; je feinte d'aller vers ma droite, vais vers la gauche et tire dans la partie supérieure du filet.

La rondelle atteint le casque du gardien qui, surpris, tombe sur ses arrières. Surpris il était peut-être lorsqu'il a reçu un palet de caoutchouc dur comme une roche dans le casque, mais il l'est très certainement encore plus lorsqu'il s'aperçois qu'un petit joueur, dont les cheveux roux sortent quelque peu du casque, fondre sur lui comme la maladie sur les pauvres gens.

Puis, tout défile devant moi très rapidement et, surtout, de manière imprévue; les jambières du gardien de but, son grand bâton en travers de mes jambes, l'amas de jambes et de bras que nos deux seuls corps forment, les joueurs des deux partis qui s'attroupent autour de nous, puis le gorille qui s'avance.


- Touche pas à mon goaler, maudit fif! T'as pas droit de faire ça! Tasse-toi de là, tapette rousse! Ayoye, décalisse de là, maudit con d'roux, décalisse!

Ce n'est certainement pas la première fois que j'entends une personne sacrer, non, cette première fois remonte à il y a de cela bien longtemps; par contre, c'est bel et bien la première fois que l'on me sacre après, que l'on me parle comme ça. C'est surprenant, c'est certain, surtout quand l'intention dont tu es doté n'est pas mauvaise. Je me relève péniblement, aidé de quelques âmes charitables. Le gros primate au bâton de hockey se fraie un chemin à travers la masse de joueurs rassemblés autour de nous. Il est furieux et ça parait; le visage en sueur, les yeux sifflants de haine, jamais visage n'a exprimé autant de colère à mon égard. Il me pousse violemment tout en gesticulant des bras, de manière à ce que lui seul comprenne ce qu'il veut faire dire par le biais de ses bras. Mes jambes endolories sont sur le bord de flancher, je le sens à travers moi; Sébastien doit me soutenir, bien malgré lui, pour que je ne tombe pas.

- Je t'ai dit: Touche pas mon goaler! Touche le pas, maudit con de roux!

- Mais tu vois ben qu'j'y touche pas, à ton goaler, merde! Lâche-moi donc!

- Ta gueule! TA GUEULE, OS…

Il n'a pas le temps de finir sa phrase que les renforts tant espérés arrivent; les arbitres se dirigent vers nous à grande vitesse. Ils se précipitent vers nous pour enfin séparer l'attroupement de force. Ils empoignent fermement le singe casqué et l'emmène en direction du banc des punitions par la force. Je sens une main sur mon épaule, main dont je connais et comprends la signification. L'arbitre me dit calmement de me diriger, à mon tour, vers le banc des condamnés, j'acquiesce sobrement et me met en route vers la destination ultime. Rendu au banc, j'entre-aperçois l'autre joueur qui lance son propre bâton contre la porte et je me permets de lire ce qu'il dit, sur ses lèvres, mais j'abandonne rapidement, voyant tant de vulgarité et de haine en mon adversaire. Punition pour investigation, manquait plus que ça à ma fiche de joueur! De toute façon, la partie se termine dans près de trois minutes et nous menons toujours par autant de points, je ne peux que me détendre au banc. Les minutes sans que rien ne se passe. Enfin, je me retrouve encore sur glace et retourne au banc, la mine basse et piteuse. André, l'assistant entraîneur en charge des lignes offensives, vient me voir directement et, sans dire de mot, parlant avec ses yeux, me tapote légèrement l'épaule, compatissant, comme un frère le fait lorsque son prochain est accusé d'une faute dont il n'est aucunement coupable.

- C'pas grave, Guillaume, j'te comprends parfait'ment. Y'a des fois qui faut pas s'laisser faire, dans la vie, puis, changeant légèrement de ton, revenant à la réalité, prépare-toi, c'est ton tour, c't'à toi d'embarquer juste après le trio qui'é déjà su'la glace.

Sans plus de commentaires, il me laisse, retournant encourager les autres, il m'abandonne à mes propres pensées. Je n'ai malheureusement pas beaucoup le temps pour penser; à peine André m'a-t-il quitté que les autres joueurs offensifs arrivent au banc, affaiblis par les efforts physiques soutenus et continus. Il reste maintenant tout juste une minute, il est venu pour moi le temps de terminer l'œuvre inachevée, de me donner corps et âme dans une cause gagnée, mais pas certaine.

La rondelle m'apparaît lointaine, esseulée, délaissée par les joueurs qui effectuent un changement rapide afin de terminer la partie d'une meilleure façon.Toutefois, bien qu'elle reste isolée de toute compagnie, elle trouve bien vite un nouveau possesseur; nul autre que Face-de-Babouin, qui sort de je-ne-sais-où, s'empare du palet alors même que je l'atteignais. Une fureur fulgurante grandit en moi au fur et à mesure que je le vois se départir de ma personne, je me sens pareil à un enfant gâté auquel on aurait enlevé sa sucette favorite. Je ne me laisserais certainement pas faire, pas si près du but! Qu'il apprenne qu'on ne fait jamais cela, qu'on ne me ridiculise jamais de la sorte, qu'il se souvienne de moi et de mon ardeur au combat et que cela me coûte la fesse droite ou encore une nouvelle punition!

Patiner n'est, pour moi, pas un problème; au contraire, c'est ce que je fais de mieux, c'est ma force! Il ne m'est aucunement difficile de le rattraper, la preuve, je le fais en ce moment même. Seulement, il va très probablement me reconnaître, et je ne crois pas qu'il va me laisser vaincre si facilement. À l'inverse, en me voyant, il va redoubler de hargne, il ne va que renforcer sa haine envers moi. Bien, qu'il le fasse, je n'en ai rien à faire! Qu'il vienne me voir, me frapper même, si l'envie lui prend, moi, je veux cette rondelle! Il veut la guerre? Eh bien, qu'il vienne la chercher, j'en ai à lui donner, justement!

Face-de-Babouin me remarque rapidement, cela paraît; son style de jeu plus conservateur qu'autre chose se transforme peu à peu en stratégie d'attaque et défense à la fois. Défense, car on dirait bien qu'il me laisse des chances pour le rattraper, comme s'il m'appâte astucieusement, comme un pêcheur qui attend patiemment son poisson: Attaque, car il joue de plus en plus de manière agressive - comme s'il ne l'était déjà pas assez! - , plus brutal que jamais. Il ne laisse personne s'approcher de lui, personne sauf moi. Il m'attend. Il s'impatiente de me voir, il veut que je l'approche, il veut que je vienne lui rendre visite; que cela ne tienne, je lui rendrai visite! Je m'approche vivement de mon primate-en-chef, vient pour lui enlever la rondelle - elle est juste là, à porter de main, je peux même sentir son odeur de caoutchouc froid, je n'ai qu'à tendre le bâton, la main, je peux l'avoir! Trop tard. Je discerne, au loin, un son aigu et strident qui, de façon bien évocatrice, annonce la fin d'une chose: la fin de la partie. Nous en avons fini avec St-Hyacinthe, nous avons gagné. Encore sous le choc de la surprenante victoire contre une équipe bien plus expérimentée et bien meilleure que nous, je retourne vers mon banc, bredouillant des mots incompréhensibles, la tête et la mémoire confuse; je ne me souviens pratiquement rien de ce qu'il vient de se passer dans les minutes antérieures. Je ne peux pas, par contre, oublier Face-de-Babouin qui s'approche de moi à vive allure.


- T'es rien'qu'une maudite tapette, hein, toi? Une maudite tapette rousse, en plus, c'pas fort, c'est sûr! R'tourne donc chez toi, s'pèce d'orang-outan, va-t'en!

Je ne peux qu'éclater face à cette dernière remarque; moi, un orang-outan? Et lui, il est quoi Un gorille sans queue - ni tête, d'ailleurs - qui ne fait que faire des conneries, voilà ce qu'il est! En plus, il est même pas bon au hockey, l'est minable! Sa façon de traiter avec autrui est dégoutante, voire même aberrante! La frustration monte en moi, la moutarde me vient au nez, le sang me monte à la tête - j'ai fortement envie de lui faire ravaler ses mots, mais les expériences de la dernière fois lors de la partie de drapeau m'ont beaucoup marqué (Tout comme la sévère punition qui en a résulté, par ailleurs)- mais des appels qui me tire des méandres nébuleuses de mon esprit. En effet, j'entends, près de moi, mes coéquipiers qui m'appelent vivement; il vaut mieux que je retourne à mon banc que de rester avec ce misérable primate sans importance quelconque. Sébastien me rejoint et me tire par l'épaule en direction du banc. Je ne peux pas m'empêcher de rire; comme si je voulais rester avec ce Face-de-Babouin!

Les joueurs des deux équipes se mettent calmement, d'autre de façon plus bruyante qu'autre chose, en ligne afin de saluer une dernière fois leurs farouches adversaires. C'est plus qu'une simple coutume, serrer la main à la fin d'une joute est une marque de respect, façon de démontrer que l'on traite avec déférence et considération ses rivaux. Alors que je me mets en ligne afin de saluer une dernière fois mes adversaires, Steve se met en travers de mon chemin, plus compatissant que menaçant.


- Voyons, Guillaume, t'vas quand même pas te mettre en ligne, avec c'te fou là dans l'autre ligne? Vaudrait mieux pour toi que tu retournes directement à la chambre. Oh non,rajoute-t-il en voyant mon air choqué - retourner à la chambre avant la fin de la partie, avant la séance de serrage de main signifie que l'on ne mérite pas de jouer, que l'on a fait quelque chose de grave et, surtout, mal -, c'pas parc'que tu le mérites pas, c'est juste que ce s'rait plus…sécuritaire pour toi.

Au loin, un cri largement triomphant résonne à travers l'arène, le cri d'un gladiateur se déclarant gagnant face à un adversaire désisté.

- Alors, mon p'tit roux, on s'défile, on s'enfuie? Qu'essé qui t'arrive, t'as peur coudonc? C'est vrai, les roux, y sont p't-être plus violent qu'les autres, mais y sont surtout plus pissous… 'Tends un peu que j'te r'pogne, t'vas voir!

- Retourne dans la chambre, Guillaume, répète une seconde fois Steve, en regardant l'autre jeune joueur d'un air réprobateur. Coudonc, y t'as-tu parlé de même pendant tout'la partie?

Oh, heu… Non, on parlait de hockey, lui dis-je, ruminant et maudissant ensuite mes mensonges - parfois - un peu trop gros.
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Xyriel
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Lun 12 Mai - 21:33

Chapitre quatrième [5/7]

Alors que nos pieds frappent à un rythme lent et régulier l'asphalte refroidi par une température étrangement basse pour une soirée d'été, les sons lointains d'une fête qui bat son plein parviennent à mes oreilles.

Depuis mon altercation avec le joueur de hockey que j'avais, ce soir-là, si affectueusement surnommé Face-de-Babouin, les moments incongrus de ce genre ont continué bien malgré eux à se perpétrer. Je n'y réagis maintenant plus aussi violemment qu'auparavant, bien que je me souvienne encore d'une soirée, encore une fois à l'arène de hockey, où j'ai entrepris de me défendre physiquement contre ces invectives qui me paraissaient, à ce moment-là, plus méchantes, plus vipérines et, surtout, plus injustifiées que jamais et dont la soirée s'est finie dans la chambre des joueurs, un sac de glace placé avec douceur et précaution sur mon poignet droit enflé, expulsé de la joute pour instigation de bataille. Par ailleurs, les souvenirs de cette soirée-là me paraissent encore brumeux et les raisons de la bagarre me semblent encore plus obscurs, comme si ce n'était qu'un simple et unique rêve, un malheureux rêve d'une conscience peut-être trop éveillée. Par la suite, je me suis dit que peut-être que si je n'y prêtais pas attention, peut-être que les impudents qui profèrent ces injures arrêteront de les dire. En un sens, cela fonctionne fort bien: en effet, les gens ne me font ce genre de remarques désobligeantes que très rarement maintenant, mais ce serait un mensonge que de dire que cela a arrêté complètement. Cela fait maintenant près de quatre ans, ans qui furent aussi douloureux que bienheureux, que j'ai rencontré cette Face-de-Babouin, quatre ans qui ne se sont pas défilés aussi vite que je l'aurais espéré, mais qui ont tout de même filés à une vitesse éclatante.

Je me dirige vers la rue Plante, chez un ami de Francis, qui, lui, est devenu mon frère d'amitié et d'affection, où, comme déjà mentionné, la fête se fait entendre de très loin. En fait, nous n'y allons pas pour faire la fête, comme les autres pourraient bien le penser: Francis doit, en réalité, discuter avec son ami et chercher quelque chose qu'il lui avait prêté il y a de cela trois mois et, comme je me trouve en sa compagnie ce soir, je me fais un plaisir de l'y accompagner. Un plaisir qui sera bientôt avorté pour ensuite se transformer en une chose que je n'aurais jamais voulu ressentir…

*******


- On est-tu encore loin d'chez lui, Franck? Ça commence à être vraiment long, là…

- Non non, on arrive bientôt, inquiète-toi pas, me dit-il, avec un sourire en coin.

Il me dit toujours que je me plains trop, mais là, il y a vraiment de quoi se plaindre. Ça fait près d'une heure qu'on marche, dans le froid de la fin de soirée, alors que le son de la musique endiablée qui, accompagné par un vent furieux qui nous souffle au visage toute sa haine et son agressivité, ne fait que s'éloigner, sûrement aidé par les rafales assourdissantes.

- J'espère, Franck, j'espère…

- Arrête d'espérer pis tourne à droite, c'est par là, en pointant vers une nouvelle embouchure de rue, le sourire prenant encore plus d'ampleur sur son visage visiblement réjoui.

Je tourne donc vers la droite et continue à marcher d'un pas vif et rapide, puisque c'est si gentiment demandé - ou plutôt, ordonné! Les maisons commencent à défiler devant moi, comme si ce n'était que de vulgaires maquettes dont on ne doit prêter aucune attention. J'aperçois, parfois, des maisons dont les lumières allumés nous révèlent ses occupants qui, occupés à une quelconque activité, s'affairent en discutant entre eux et parfois même, s'esclaffent et rigolent bien fort, de sorte qu'on puisse entendre, de l'extérieur, leur joie d'être à l'intérieur, chez eux, bien au chaud. François commence à me parler des multiples raisons expliquant pourquoi il doit se rendre chez Julien, son compatriote de toujours, raisons qui m'importent, en réalité, que très peu. Je dois avouer que c'est plus pour se trouver en sa présence, qui est, pour moi, une source de réconfort et d'apaisement que pour rejoindre ce Julien dont je ne connais que le nom et la réputation. Ses explications nébuleuses me dépassent complètement, laissant derrière eux un petit garçon perdu dans sa propre conscience labyrinthique, seul dans la rue, ayant pour seul compagnon de marche un mec radoteur. Nous tournons encore une fois à la droite. La musique se fait de plus en plus forte, elle se fait sentir, au loin, elle se fait de plus en plus entendre. Je ne puis dire que cela est une mauvaise chose; au contraire, pouvoir entendre cette brutal mélodie enivrante, pouvoir percevoir cette musique de plus en plus présente est presque, pour ma bien petite personne, une idylle dont j'avais subitement oublié la signification, je me réjouis maintenant de pouvoir entendre cette musique dont je n'ai jamais compris la signification, dont je ne veux pas comprendre la signification, devrais-je dire, mais je me réjouis tout de même de pouvoir l'écouter. Enfin, nous rencontrons des gars, des presque-hommes - comme moi et François, théoriquement, mi-hommes responsables et matures, mi-enfants, gamins dans l'âme, immatures dans le comportement. Apparemment, ils connaissent mon ami, car ils le saluent cordialement. C'est un signe, le signe que j'attendais tant; nous sommes enfin arrivés à destination.

La première chose que je remarque alors que je m'arrête devant la maison de notre futur hôte d'un temps indéterminé, c'est la grosseur de la maison; diantre que c'est petit! Je n'ai pas vu beaucoup de maison de cette grosseur. Certes, c'est ce que nous appelons plus communément un "bungalow" - ce n'est quand même pas la première fois que je vois ce genre de maison de ma vie! - mais celui-ci est fichtrement petit. Il ne peut pas y avoir plus de quatre pièces dans cette petite résidence, mis à part les salles de bain, qui ne doivent très certainement pas se compter par dizaine! Le seul mot qui me vient à l'esprit tandis que je remarque ses murs restreints dans leur espace est lilliputien. Je ne peux croire qu'une famille entière puisse vivre dans une telle maisonnette sans se marcher sur les pieds constamment! Nous entrons chez Julien, dont le sourire taquin sourire en voyant mon ébahissement face à son lieu de résidence, me montre probablement son principal trait de caractère qui est, je dois dire, très semblable à celui de Francis - non sans raison. Il me pointe alors quelque chose qui se trouve sur la pelouse de la cour avant de sa maison, une enseigne de vente immobilière, signifiant ainsi qu'elle a déjà été vendue. Chanceux ils sont, lui et sa famille, mais malchanceux est le futur propriétaire! Les murs de cette minuscule habitation sont ternes, rongés par le temps et les souris. Décidément, il va bien falloir quelques réparations ainsi que quelques coups de pinceaux, sinon, la maison va bientôt tomber en ruines et les ruines ne seront, malheureusement, pas très jolies ni très coquettes. Alors apparaît, dans le cadre de porte terni par les dures années, un être au sourire éclatant, voire même presque trop éclatant de par la couleur autant que par la grosseur des dents. Il tend la main amicalement et voyant ma démarche peu confiante, éclate d'un rire sonore.


- T'dois être l'ami de Franck, hein? Guillaume, c'est ça? J'm'appelles Julien, bienvenue dans mon chez-moi! Ahh, qu'il s'exclame en voyant entrer François, t'voilà! P'dant un moment, j'croyais qu'vous vous étiez perdus!

- Non non, on a juste… pris notre temps, lui répond François, en haussant des épaules d'un air incertain.

- Bon, ben, entrez, entrez, pis faites à votre aise!

À peine eut-il déjà lancé cette invitation que Julien était déjà parti en bas, à régler une quelconque affaire.Je jette un regard en coin à mon compatriote, d'un air hésitant. Après tout, je n'ai jamais vu quelqu'un entrer dans un endroit dans lequel il se trouvait déjà. À son tour, François me regarde, puis, après un très bref moment, éclate de rire.

- Inquiète-toi pas, il a toujours été un peu, disons… spécial…

Il hausse une seconde fois des épaules, puis me donne une claque amicale sur l'épaule. Julien réapparaît dans le cadre de porte ramenant, avec lui, une fille. La fille en question n'a pas l'air très en santé. À dire vrai, elle n'est même plus capable de tenir debout! Elle s'appuie lourdement sur Julien, qui lui chuchote quelques mots à l'oreille.

- Bon, Guillaume - c'est ça ton nom, hein? Je hoche de la tête, mi-figue, mi-raisin. Bon, parfait. J'ai une pe'tite mission pour toi, pendant que j'parles à not' ami Franck 'ci présent. Tu peux m'surveiller Camille 'ci présente elle aussi?

- Bah… 'kay, que je lui réponds, après quelques secondes de questionnement interne.

- 'Nyway, ça va pas être ben long, on en a que pour quelques minutes…

François me regarde brièvement, confiant. Julien nous mène à une petite salle blanche, qui se trouve à être sa salle de bain. Il faut dire que la salle de bain est dans le même style que le reste de la maison. Il fait asseoir Camille à même le sol et lui chuchote - encore!- quelques mots à l'oreille en pointant du doigt la toilette. Elle acquiesce péniblement, puis change d'appui, préférant le mur à Julien, probablement car il est beaucoup plus stable que ce dernier. Quelques instants après, alors que j'essayes tant bien que mal de comprendre les derniers événements, je me retrouve seul avec Camille.

Elle ne me regarde même pas. Elle ne fait que fixer insatiablement le sol. Sa tête penche dangereusement vers en avant, on dirait vaguement qu’elle est sur le point de s’endormir. Je me penche donc, pour savoir si, réellement, elle dort, assise sur des dalles froides d’une salle de bain miteuse, mais elle relève la tête, vive comme l’éclair, et me regarde de ses grands yeux noisette.


- Tiens, t’es roux, toi.

- Heu, ouais…

- J’ai jamais vraiment aimé les roux, à dire vrai.

Elle dit cette phrase avec tant de calme, tant de tranquillité, que cela m’effraie. Elle ne cesse pas de me fixer; au contraire, elle se met à me regarder plus intensément, comme si elle recherchait quelque chose, un défaut, une tache, quelque chose d’odieux, d’abject. Indubitablement, elle l’a bien trouvé, car elle recule son visage, manifestant un dégoût indéniable.

- Je dé-tes-te les tâches de rousseur. Ça enlève toute la beauté à un visage, ça gâche vraiment tout d’une personne. En plus, j’aime pas la couleur rousse. On dirait que quand je vois un roux sans ses cheveux, genre quand il porte une tuque ou whatever, ça paraît pas, c’est bien, je le remarque pas, mais lorsque je vois ses cheveux, c’est le boutte. Ça enlève tellement TOUT. Ça enlève la crédibilité de quelqu’un, c’est carrément LAID. Ark, je déteste ça!

Bon, au moins, elle vomit des mots, au sens figuré, et non au sens propre, c’est déjà un bon début, quoique je ne suis pas sûr d’aimer cette situation. Me faire crier des bêtises est probablement la dernière chose que je veux qu’on me fasse pour le moment. Cependant, je ne peux pas l’empêcher de le faire, elle est un véritable moulin à paroles, elle parle sans même déglutir, elle ouvre sa bouche pour ne jamais la refermer. Ses mots coulent sur moi comme une lave bouillante, brûlant ma peau, mon identité. Elle détruit carrément tout de moi, mes traits, mon visage, mes cheveux, tout. Je ne veux plus la voir, je ne veux plus la sentir, cette odeur qui colle à sa peau, cette odeur infecte de haine et de dégoût, je ne veux plus. Pourtant, je le dois. Elle continue donc à parler, mais je ne l’écoute plus, ses invectives continuent à me détruire intérieurement, seulement, je tente désespérément de ne pas y faire attention. Je me dis que si je ne lui réplique pas, elle arrêtera, mais cela ne semble pas fonctionner. Au contraire, cela ravive sa haine, elle recommence de plus belle, elle continue, hausse la voie, hausse le ton. Elle commence à devenir de plus en plus vexante, blessante, dans ses propos, allant même juste qu’à m’insulter personnellement. Je voudrais tellement me mettre quelque chose dans les oreilles, pour les boucher, ne plus rien entendre. Je surchauffe de honte, mon visage est rouge, plus que rouge, même, je le sens. Je pourrais me mettre de la cire dans les oreilles, elle fonderait et bloquerait ainsi l’accès au son et à ses paroles insidieuses.

- En plus, je déteste les gens qui font semblant d’écouter alors qu’ils ne le font même pas, c’est hypocrite! En plus d’être roux, t’es hypocrite, non mais, c’est le boutte! T’es rien’qu’un…

Elle n’a même pas le temps de finir sa phrase qu’elle déverse sa bile dans la toilette dans un immense vacarme peu ragoûtant. De toute façon, c’est déjà mieux ça que ce qu’elle disait cinq secondes avant. Je crois que j’aime mieux le bruit de la vomissure fluide que de ses paroles discordantes et insultantes. Au moins, j’ai quelques secondes de répit, que je pense, bien malgré moi. Je ne peux m’empêcher de sourire à cette remarque, c’est plus fort que moi.

-Qu’est-ce qui te fait rire, l’nabot? JE te fais RIRE? Non, mais, c’est pas moi la pitoyable ici, c’est toi, l’maudit roux d’con…

Et ça y est, on est reparti pour un tour de manège! Le moulin à parole continue à tourner, faire tourner le vent avec élocution. Et elle continue, c’est même plus amusant – quoique ça ne l’a jamais vraiment été -, ses mots se déversent encore et encore, de façon continuelle, perpétuelle, elle se défoule contre moi, contre la rousseur. Je ne sais pas si elle s’en rend compte, mais je crois que j’ai compris qu’elle n’aime pas les roux, alors pourquoi continuer, à ce point?

- … C’tu clair dans ta p’tite tête minable?

- Bah, ouais, mais pourquoi tu m’dis ça, exactement? J’veux dire, j’t’ai rien fait, moi!

Elle ne cesse de me regarder de cet air méchant, haineux, provocateur, elle me dévisage du regard alors que je voudrais qu’elle me laisse tranquille, qu’elle cesse tout ceci.

- C’pour pas que tu t’fasses d’illusion, voyons! J’ai ben vu comment tu m’regardais taleur, pis y fallait que je te dises que JAMAIS ça marchera avec moi, JAMAIS!

Bon, là, je suis plus sûr. Je la regardais, moi? Et je me fous de savoir si ça marche ou pas avec elle, c’est la dernière fois que je la vois, c’te fille-là!

- Fais pas l’cave! Quand tu t’es approché de moi, quand tu t’es penché vers moi, t’faisais quoi, hein? Ça marchera pas avec moi, ni avec aucune fille et tu sais pourquoi? Parce que t’es roux et des roux, c’est LAID. Oui, t’as ben entendu, c’est LAID, les filles, ça veut pas d’ça!

Elle n’a pas le temps de continuer que Julien et François entre à la volée, tout en discutant de tout et de rien. Julien s’empresse de remonter Camille sur ses deux jambes et constate, avec des éclats de rire, le cadeau qu’elle a laissé dans la toilette. Il tire la chasse et ramène Camille vers lui d’un geste protecteur. Franck se rapproche de moi.

- Bon, t’es correct? On peut partir, maintenant?

Quoi? Et c’est lui qui pose la question, maintenant? Après tout ceci? Et je pense que je dois dire oui, je suppose?

- Ouais, on peut y aller. Et ouais, ça va, que je lui dit, en soupirant de plus belle.
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Xyriel
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Lun 12 Mai - 22:17

Chapitre cinquième [6/7]

Nuit sombre. Une fois de plus. Je ne jette aucun regard en direction de mon cadran, je sais parfaitement qu'elle heure il est; il est tard. J'éteins, plus par obligation de ma conscience que par simple volonté de l'esprit, ma petite lumière. Les seules lumières qui n'ont pas encore abandonné leurs postes éternels sont celles de la Lune, fluorescente dans un ciel ravagé, ténébreux, l'essence même de l'incandescence qui, de son trône d'obsidienne, règne sur l'essence même de l'éternelle obscurité, la Nuit; l'autre lumière qui m'est encore fidèle, qui ne veut pas s'éteindre, est celle qui me fait vivre jour après jour, nuit après nuit, la flamme qui fait battre mon cœur à ce rythme si péniblement constant, cette étincelle qui, parfois, si brusquement, fait jaillir de mon buste un bref élan de Conscience, de Plénitude parfaite, comme elle peut en faire jaillir une vague de morphine qui me rend si morose et somnolent, inconscient de toute sensation et sentiment: La Vie.

Je me jette éperdument sur mon lit, raide comme une planche de bois, de la même façon qu'un lion qui se lance voracement sur sa proie désemparée et perdue. On dirait qu'aucun matelas ne soutient ma pauvre enveloppe charnelle tellement je suis tendu et rigide.Encore une journée éprouvante! Une fois de plus. Manifestement, ce genre de journée m'arrive de plus en plus souvent ces temps-ci, voire même presque aussi souvent que le Soleil remplace sa mie et je ne crois pas que ce soit quelque chose de bien pour moi. En effet, plus ce genre de chose arrive, moins ça va bien; cette règle de la vie, de ma vie, est aussi constante qu'une règle de mathématique pure et simple.

La Vie s'insuffle dans mon corps, dans mon cœur, comme à son habitude si monotone, mais la conviction n'est certainement plus la même qu'autrefois; la foi a disparu de ma chair, de mon sang, de mes entrailles; ma volonté a disparu tout simplement, elle s'est dissipé dans un volute incolore, inodore, que je n'ai pu discerner à temps. J'ai, à maintes reprises, tenté de combattre, parfois farouchement, parfois lâchement, mais le siège qui m'est imposé depuis si longtemps me vide continuellement de mon énergie vitale; l'insensibilité des autres, leur haine, m'a vaincu, tuant ainsi toute forme d'émotion et d'envie que j'aurais pu ressentir dans le passé, laissant derrière eux un cœur vide, décharné, un corps transparent, une âme semblable à un coquillage vide de toute vie.

Il ne me reste malheureusement plus grand-chose et c'est avec un bien amer sang-froid que je l'ai rapidement constaté; mes amis disparaissent un à un, en se moquant de moi pour mes cheveux ou en me ridiculisant carrément. Plus rien ne me reste, plus rien ne me tente, plus rien ne m'intéresse. Mes paupières commencent à se refermer lentement. En réalité, il reste bien une chose qui me reste, qui me tente, qui m'intéresse encore: dormir. Tomber dans les méandres du sommeil serait, en ce moment, pour moi, un véritable cadeau des Dieux. Alors même que je commences à tomber doucement dans les bras du Sommeil, Morphée, entraîné scrupuleusement par le chant céleste et magnifique du barde à la tête tranchée Orphée, quelque chose de bien plus sombre, de bien moins glorieux, se présente à l'orée de ma bien triste conscience; d'abscons souvenirs.

Des souvenirs tristes, désagréables, qui coupent net mon envie de tomber dans les bras longs et sinueux de l'obscur Sommeil. Des réminiscences perfides, voire même mesquines, qui s'infiltrent en ma mémoire à la manière d'un serpent qui descend peu à peu, d'une lenteur immuable, dans mes entrailles afin de les vider de tout signe de chaleur et de vivacité. De vagues souvenirs d'un arbre cyclopéen, d'une injure mesquine lancée bien maladroitement par la bouche d'un enfant, d'un terrain de jeu, d'une arène, d'insultes, de violence. Je ne fais pas que m'en souvenir; non, je les ressens encore dans ma chair brûlée, dans mon esprit violé, je sens encore ces gestes me toucher, me frapper de plein fouet. Tous ces gestes, non seulement ceux qui m'ont plus principalement touché, mais bien TOUS les gestes me font saigner de l'intérieur, me vident de mon essence même, de ma vie. Je tentes bien désespérément de m'en séparer une bonne fois pour toute, de les combattre de pied ferme, mais sans grand résultat; ils m'assaillent de tout bord, je ne peux malheureusement leur résister encore bien longtemps. Ils se manifestent en moi comme le font les maladies et les vermines après les Grandes Guerres.

Toutes ces mémoires de mauvais augure, tous ces mauvais moments que je me remémore bien tristement, me font chavirer dans le sombre et immense Vide. J'atteins bien vite le fond de la bouteille vidée, le Néant. Je m'y sens si seul, si isolé, que cela m'effraie. J'ai pour seuls compagnons ces souvenirs, ces monstres de ma conscience, que je dois combattre encore et encore. Seulement, cette fois, je sens quelque chose s'approcher de moi, de lentement mais sûrement, je la sens venir à moi, cette chose. Je la sens se rattacher à mon cerveau, à mon âme, je la sens se ligoter à mon essence, mes pensées. Je suis encore incapable de déterminer si elle est bonne ou mauvaise pour moi, mais elle je ne peux pas lui résister; elle vient à moi d'une façon si déterminée, voire même si hardie et audacieuse. Elle se colle à moi, telle une amante farouche. Je la reconnais maintenant; elle se nomme l'Insensibilité, l'Indifférence.

Elle est venue, seule, désarmée, me chercher et me placer en son sein. Elle est venue s'occuper de moi, comme le ferait une mère avec son pauvre enfant inconsolable et meurtri. L'Indifférence est venue me consoler, elle est venue me réconforter. C'est bien étrange à dire, peut-être que c'est même anormal, mais je dois dire que j'aime cela. Après tout, elle est bien la seule à être venue à moi de façon calme et pacifique. Elle doit lire dans mes pensées, car elle me détrompe bien rapidement; elle m'explique qu'elle n'est pas un cadeau et qu'elle n'est pas sans risque. Si elle s'est offerte à moi de la sorte, c'est qu'elle voyait bien que j'avais besoin de quelqu'un, de quelque chose, pour me réconforter. Seulement, l'Indifférence a toujours été une lame à double tranchant; si elle tue mes souvenirs, elle tuera aussi mes émotions, car tout deux sont irrémédiablement reliés avec des liens que l'on ne peut défaire. Si je lui demande de me départir de ma mémoire, elle le fera avec une promptitude remarquable, mais elle me départira aussi des seules choses qui me restent: Tous mes sentiments, mes perceptions de la Vie, mes émotions et points de vue. Tout, tout devra mourir avec les souvenirs.

J'ai déjà fait mon choix et elle le sait. Je préfère tuer ces souvenirs, ne plus pouvoir me les remémorer et ce, même si je dois le payer au prix fort. Je souhaite ne plus me rappeler de tout ceci et si je dois assassiner mes sentiments pour se faire, je le ferais non pas avec joie, mais bien avec indifférence. Je souhaite me souvenir que d'une seule chose: le discours de mon père sur la différence des êtres. C'est la seule chose que je veux pouvoir me rappeler, mais je sais bien que c'est impossible.

En moi réside maintenant l'Insensibilité, car les attaques physiques ne me feront plus rien, je les ignorerai comme on ignore les sans-abri qui quémandent la charité dans les quartiers pauvres. En moi réside dorénavant le Néant, mon corps physique ne sera désormais qu'une simple coquille vide, laissé à la dérive dans une mer obscure et amère de désinvolture. En moi réside désormais l'Indifférence, qui fera fuir mes souvenirs comme mes émotions.
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MessageSujet: Re: Contes de Xyriel   Lun 12 Mai - 22:20

Épilogue [7/7[Enfin!]]

La cloche retentit dans les couloirs vides du Collège Notre-Dame-de-Lourdes; les élèves sortent de leurs salles de classe d'un pas prompt, saccadé car c'est l'heure du dîner. Tous se projettent vers la cafétéria, tels des animaux affamés, afin d'y recevoir leur ration de nourriture. Non, tous ne s'y dirigent pas à un rythme effréné; certains, moins pressés, prennent leur temps - car ce n'est certainement pas le temps qui manque pour manger! -, discutent avec leurs comparses ou leurs professeurs. Parmi ceux-ci se trouve un être encore moins empressé, un être qui, semblable à un fantôme, se faufile moins prestement dans les couloirs sinueux du collège. Un être transparent, fade, inexpressif, qui ne lance aucune remarque ni dicton à personne, qui ne semble même pas se soucier de quelle heure il est; moi.

L'été vient à grands pas. Il s'élance d'une façon impérieuse, irrépressible, en lançant partout où il souhaite laisser sa marque bourrasques de vent chaud et torride, rafraîchissant par cette chaleur suffocante. Il se présente à nos portes, même le plus idiot des idiots pourrait s'en rendre compte; les gazouillis des oisillons charmés par cette bonne nouvelle se font entendre au loin, accompagnés de ceux de leurs parents, plus matures, plus posés, plus graves, qui roucoulent avec de joie face à la venue du grand Soleil d'été. Les abeilles frayent paresseusement leur chemin à travers l'herbe folle et les fleurs, à la recherche de leurs matériaux spéciaux qui permettent la création de leur divin nectar, le miel, laissant échapper des volutes de pollen, permettant ainsi à la nature de suivre son cours majestueux. L'été se fait même sentir; les arômes frais d'herbe et de gazon coupé avec attention mélangés à de subtiles effluves de roses sauvages, de pommiers, dont les fleurs arrivent bientôt à maturité ainsi que du nectar olfactif qu'est l'odeur des pins nous happent tous de plein fouet. Décidément, l'été vient à très grands pas, amenant avec lui les vacances, la joie d'une liberté tant promise et une délivrance future. Il n'y a pas que l'été qui se fait sentir; en effet, la fébrilité de certains est rendue évidente à un tel point qu'elle semble insoutenable, irrésistible.Des promesses de promenades au soleil se font à tue-tête; les midis, les élèves désertent les couloirs frais pour profiter de la chaleur nouvelle. Vous vous demandez sûrement: Et toi? Moi, tout ces trésors, toutes ces merveilles me laisse… indifférent. Comme à ma nouvelle habitude.

Sortir ne me dérange pas, mais cela ne me tente pas pour autant; pareillement pour rester à l'intérieur. D'ailleurs, plus rien ne me tente, à croire que ma nouvelle habitude de vie porte fruit, aussi empoisonné puisse-t-il être. La carte de l'indifférence me va bien, à dire vrai; faire des petites moues démontrant un je-m'en-foutisme flagrant, faire des sourires et des rires vagues lorsqu'une telle personne lance une blague, tout ça est, pour moi, fort facile à produire. Je me souris intérieurement; ironiquement, cela me fait… plaisir.

Je me dirige vers la salle polyvalente de l'école, lieu de rencontre annoncé ce matin même pour les élèves du Programme d'Éducation Internationale de quatrième secondaire, dont je fais parti; nous devons discuter de nos Projet Personnel avec la direction de l'établissement. Ce Projet Personnel ne m'inspire que de la méfiance, car je sais ce qu'il signifie, j'ai déjà vu à quoi cela ressemble; du travail, du travail et encore du travail. Tout ça pour quoi? Ne me le demandez pas, je ne le sais pas; je ne sais même plus à quoi les travaux d'écoles servent!

La quasi-totalité des élèves est présente dans la pièce à mon arrivée. À mon entrée, le directeur, qui était déjà en train de discourir à propos des bénéfices que le Projet Personnel peut amener aux élèves, s'interrompt et me jette un regard, surpris. Je le lui rends, le fixant droit dans les yeux: Oui, je sais, je suis en retard. Et puis quoi, alors? Il continue donc à palabrer, à la manière d'un fonctionnaire robotique, soit morne et ennuyante. Je me trouve un coin tranquille, près d'une grande vitre, où je vais pouvoir écouler le temps à regarder dehors et tenter de compter les brindilles de gazon qui poussent de l'autre bord du grand carreau de vitre. Quelques minutes après avoir commencé mon activité si peu entraînante, un surveillant vient à mon encontre. Il s'agenouille près de moi, puis s'exclame en chuchotant.

- Guillaume, écoute! C'est important pour toi!

Je me tourne lentement vers lui, d'un air impassible, le foudroyant d'un regard qui veut tout dire: Regarde, l'grand, je suis obligé d'être ici, mais je suis tout de même pas obligé d'écouter ces foutaises! Il retourne bredouille à la place où il se trouvait avant mon arrivée dans la salle. Le discours se fait long, les élèves commencent à s'impatienter eux aussi. Et bien, soit, qu'ils commencent à compter les brins d'herbe, eux aussi!

Enfin, après un plaidoyer qui semblait plus qu'interminable de la part du directeur, mes compatriotes commencent à amasser leurs affaires et s'apprêtent à sortir. J'en fais autant et me dirige impunément vers quelques de mes amis qui discutent devant la porte.


- Pis, la rencontre?

- Bof c'tait plus long qu'autre chose… Je sens que moi et le PEI, on commence à faire deux être ben différents, franchement… T'as écouté, au moins? Ou t'as fait semblant, comme d'habitude? me demande Justine, qui se trouve à côté de moi.

- Euh…J'ai pas écouté. Et j'ai pas fait semblant.

- Eh ben, qu'elle me dit, le sourire au bout des lèvres, si tu avais écouté, tu aurais sûrement compris que l'on doit choisir le thème de notre Projet Personnel d'ici trois semaines…

Je la regarde d'un air indécis - qui ne veut pas dire grand-chose, mais qui exprime un certain entendement -, puis la remercie pour l'information. Nous devons ENFIN choisir notre thème! Bien que cela fait quelques temps que j'y réfléchis sérieusement, je n'ai pas encore trouvé l'idée qui ferait chavirer mon cœur, l'étincelle qui devra rester allumée pendant une année entière, l'inspiration qui va m'être insufflée par une envie inconnue. Je me dirige donc vers la sortie, prêt à réfléchir pendant une journée entière, lorsque un cri vient à mes oreilles.

- Eille, le Roux!

Je me tourne promptement, mais n'aperçois pas de qui provient le cri. Le Roux est mon nouveau nom, il a rapidement remplacé celui qu'on m'a donné à la naissance. D'ailleurs, il est plus reconnaissable que mon prénom; il y a beaucoup moins de Roux que de …

- T'as trouvé ton thème, mon gars?

J'aurais dû m'en douter! Luka se présente à moi, aussi jovial qu'à son habitude, se frayant un chemin à travers la masse de personnes environnante.

- Bah, non, là, j'm'en allais y réfléchir, justement…Pis toi?

- Non, mais j'ai une idée pour toi, just'ment! Pourquoi tu nous f'rais pas que'que chose sur les roux, genre créer une nouvelle fête nationale des Roux ou faire un genre de journal sur "La vie dans la peau d'un roux"?

À cette idée, je ne peux m'empêcher de sourire, je ne peux l'empêcher de me tenter. Pas la fête nationale des roux, ce serait tellement risible! Mais un récit sur la vie dans la peau du Roux, relatant certaines de mes aventures saugrenues, pourquoi pas?
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